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Vous regardez le monde

La profondeur d’une oeuvre littéraire ne se mesure pas

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L’une de mes nombreuses épiphanies féministes eut lieu il y a plus de 10 ans, grâce à une formidable conférence de la sociologue Christine Détrez, à Montpellier, pendant La Comédie du Livre. Elle avait entrepris de montrer combien certains ouvrages publiés en littérature jeunesse pouvaient être stéréotypés, dans un sens sexiste. Ca m’a fait un choc, parce que pour la première fois je me rendais compte à quel point certains livres englobés dans le grand fourre-tout appelé « Littérature Jeunesse »  pouvaient avoir une conséquence néfaste sur les jeunes lecteurs et les jeunes lectrices et sur la société en général. Indéniablement.

Précision importante : la sociologue décortiquait des documentaires ou bien des licences ou des albums très formatés (voir * en bas de cet article la typologie possible des ouvrages publiés en Littérature Jeunesse). Il est évident qu’elle ne « décortiquait » pas les oeuvres de Gilles Bachelet, Nadja, Timothée de Fombelle, Susie Morgenstern ou Anne-Laure Bondoux.

Vous ne voyez pas où je veux en venir ? Suivez-moi…

D’abord, un stéréotype, c’est quoi ?

Je crois important de démarrer avec cette définition. Un stéréotype, c’est une opinion toute faite réduisant des particularités qui existent. Or, attention, un ouvrage de littérature peut très bien contenir des personnages qui sont porteurs de ces particularités, puisqu’elles existent, sans que cette oeuvre soit le moins du monde stéréotypée. C’est l’erreur la plus souvent commise, quand on entend des cris d’orfraie parce qu’un personnage est raciste ou sexiste dans une oeuvre, ou porteur de particularités considérées comme racistes ou sexistes. Des filles qui pleurent souvent ou des garçons qui se battent souvent dans un roman ne font pas forcément d’un roman une oeuvre sexiste, par exemple. L’auteur ou l’autrice aura simplement voulu représenter ce qui existe, car cela existe. Ce roman ne sera stéréotypé que s’il lui manque la profondeur qui permettra d’aller au-delà de ces particularités qui réduisent un être humain.

Une définition possible du roman peut être intéressante aussi : un roman est une histoire singulière, dans des endroits singuliers, dans une époque donnée, d’un point de vue singulier. Pour les albums, c’est pareil.

Or, oui, la littérature pour la jeunesse comporte des ouvrages très stéréotypés

Ill existe en Littérature Jeunesse quantité d’ouvrages très stéréotypés, comme ceux analysés par Christine Détrez dans la conférence à laquelle j’ai assisté, auxquels il manque cette profondeur. Ces ouvrages présentent ces particularités réductrices comme étant des généralités tout à fait « normales », et malheureusement, parce qu’ils sont nombreux, ils véhiculent et perpétuent chez les jeunes lecteur·rice·s des représentations erronées. Ce sont ces représentations qui font souffrir celles et ceux qui ne se retrouvent jamais parmi elles (c’est-à-dire beaucoup de gens puisque seule la population dominante est représentée dans ces ouvrages, souvent en vue de plaire à un public le plus large possible), et ce sont ces représentations qui perpétuent chez celles et ceux qui s’y retrouvent l’idée qu’ils et elles doivent continuer d’y coller pour être heureux·ses… ce qui les rend  malheureuses, parce que nous bougeons tous et toutes constamment.

Il y a un lien évident entre ces stéréotypes dans les ouvrages, et le monde réel dans lequel nous vivons, c’est un va-et-vient permanent, les uns influant l’autre et inversement, auquel on échappe difficilement. Il faut en être conscient et on peut en critiquer la suprématie mais surtout pas censurer, surtout pas mettre au pilori, surtout pas condamner….

Pour autant, peut-on analyser avec ce filtre tous les ouvrages à destination de la jeunesse ?

A vue de nez, il me semble que les ouvrages les plus stéréotypés se trouvent parmi ceux qui sont « construits » par certaines maisons d’édition (voir * en bas de page). Il est certainement très intéressant d’analyser les stéréotypes dans ces ouvrages-ci (sans les censurer !) et de faire prendre conscience de leur hégémonie. Mais on ne peut pas analyser de la même façon la littérature jeunesse dans son ensemble.

Or, le souci vient du fait qu’on appelle « Littérature Jeunesse » absolument tout ce qui paraît à destination de la jeunesse.

Publié en France en 2011, ce titre a été traduit par « Ma vie de chienne ». Formidable roman !… qui provoqua bien sûr l’ire des bien-pensants. « »Lady » est une allégorie – parfois comique, parfois plus grave – sur la liberté, la responsabilité, la sexualité, sur l’existence en général.» (Melvin Burgess).

Actuellement est appelée « littérature jeunesse » aussi bien un documentaire sur la puberté à destination des pré-ados qu’une série d’albums pour tout-petits du genre « je sais aller sur le pot », que les romans de Marie-Aude Murail ou de Melvin Burgess ou de Malika Ferdjoukh, ou bien les albums de Bénédicte Guettier ou Edouard Manceau ou François place ou Tomi Ungerer.

C’est exactement comme si on appelait « littérature générale » aussi bien un livre documentaire sur l’andropause qu’un roman de Leila Slimani ou de Michel Houellebecq.

Bon, c’est comme ça, et c’est peut-être ce qui nous permet d’échapper à un trop grand élitisme. Mais puisqu’en jeunesse on met dans le même panier que les romans ou les albums tous les docu-fictions, les documentaires ou tout autre ouvrage scientifique et tout le reste auquel je ne pense pas, toute statistique globale sur les contenus serait vaine.

C’est pour cette raison que toute statistique serait inexploitable ou bien mal exploitée.

La profondeur d’une oeuvre ne peut pas se chiffrer

Dans le cas des romans et albums, oeuvres personnelles d’auteurs et d’autrices, les critères qui seraient pris en compte pour une étude sociologique sur les stéréotypes seraient très réducteurs car ils ne pourraient pas mesurer la profondeur de l’oeuvre, qui peut être d’une grande modernité et d’une grande ouverture tout en comportant bien des critères considérés comme stéréotypés à première vue.

Par exemple, je suis toujours très intéressée par les articles listant la proportion d’oeuvres qui échouent au test de Bechdel, car c’est éloquent concernant la sous-représentation des femmes dans les oeuvres. Mais ce test a ses limites car il ne dit rien de la qualité d’une oeuvre, ni de l’éventuel caractère sexiste de cette oeuvre. Pourtant le raccourci est fait très, très souvent. D’autre part, si ce test est plus souvent cité pour les oeuvres cinématographiques (les blockbusters, surtout) que pour les oeuvres littéraires, c’est parce que la littérature est plus difficile à sérier, décortiquer, trier, classer. C’est aussi parce qu’on est nombreux·ses à penser que la priorité, avant toute autre chose, est de lui assurer une liberté totale.

Avoir confiance dans les oeuvres personnelles d’auteurs et d’autrices

Bon, liberté totale, j’exagère. Il est évident qu’on ne va pas proposer à des enfants des oeuvres gore, pornographiques, ou qui prônent l’intolérance. J’ai confiance dans les auteurs et dans les autrices, mais aussi dans la plupart des éditeurs et des éditrices de romans et d’albums d’auteurs et d’autrices, qui ne vont pas publier n’importe quoi.

Concernant les stéréotypes, nous sommes tous et toutes formaté·e·s par la société, c’est certain, et personne ne peut se targuer d’échapper à des constructions et représentations stéréotypées. Les écrivains et les écrivaines, les éditeurs et les éditrices n’échappent pas à cette règle. Mais ils et elles n’ont pas la mission de créer un univers idéal dans leurs romans et albums. Et on peut leur faire confiance pour représenter dans leurs ouvrages la vie telle qu’elle est, dans toute sa vérité et dans toute sa variété, justement parce que c’est le rôle d’un écrivain ou d’une écrivaine. Ce ne sera pas complètement représentatif, c’est impossible car ce sera la vision personnelle d’un·e écrivain·e à partir de son vécu ou de ses observations personnelles ; ce ne sera pas une vie embellie car la mission d’un·e écrivain·e n’est pas d’embellir la vie… Donc cela échouera à 90% de tous les tests anti-stéréotypes qu’on pourrait imaginer à partir de données qu’on en extirperait. 

On peut aussi faire confiance aux lecteurs et lectrices. Il est rare qu’un enfant ou adolescent ou jeune adulte ne se voit proposer ou ne tombe que sur un seul type de livres. A l’école, chez lui, chez d’autres gens, il ou elle finira forcément par tomber sur des ouvrages moins formatés, voire carrément subversifs. L’important, c’est que ces oeuvres-là aussi continuent de pouvoir exister. Et elles ne le pourront que si on laisse toute liberté à toutes les oeuvres d’exister, formatées ou non.

La vie infuse dans les romans et albums. Et si les romans et albums ont une influence sur nos vies, c’est en en dévoilant des facettes souvent cachées et singulières qui sont pourtant souvent universelles, et non en présentant une vision idéale de cette vie, ou parfaitement représentative en terme de quotas.

Tous chiffres, tout état des lieux, toutes données pourraient être dangereusement utilisés à des fins moralistes ou didactiques, et ce serait ce qui pourrait arriver de pire à la littérature jeunesse.

En conclusion…

Des conférences ou des débats menés par des sociologues ou des spécialistes qui ont une réflexion murie et poussée sur ce qu’est la littérature jeunesse, cela peut être formidable pour prendre conscience des stéréotypes dans certains ouvrages, et de leurs effets néfastes lorsqu’ils sont produits en masse. A contrario, des statistiques sur l’ensemble de la production en littérature jeunesse ne voudraient rien dire ou pourraient être mal exploités. Il faut absolument se méfier de cette tentation du chiffre, en littérature, qui pourrait nous mener vers des raccourcis trop faciles. Je dirais même : il faut en abandonner toute idée.

 

 

* Typologie des ouvrages publiés sous l’étiquette « Littérature Jeunesse »

On peut distinguer 3 cas : 

1) l’oeuvre d’un·e auteur·rice indépendant·e, née d’une idée personnelle. Forcément cela peut donner de tout : de bons ou de mauvais livres, de vraies oeuvres profondes ou des flops complets. De la bonne, ou de la mauvaise littérature. C’est ça, la liberté ! 

2) L’ouvrage a été écrit par des salarié·e·s d’une maison d’édition, alors qualifié·e·s d’auteur·rice·s. Dans ce cas, c’est souvent hyper formaté dans le but de plaire au plus grand nombre. C’est un produit plus que de la littérature, et c’est dans cette catégorie qu’on trouve le plus d’ouvrages stéréotypés.

3) Les commandes faites à un·e auteur·rice indépendant·e.

Trois sous cas :

a) Les commandes indigentes à tout point de vue. Je prends pour exemple une proposition que m’a faite un jour une maison d’édition : écrire une série de livres à partir d’une bible très précise, et très formatée, très stéréotypée – c’était en plus payé une misère. Difficile de faire une oeuvre personnelle, avec un tel postulat. Mais un·e auteur·rice très doué·e peut réussir à utiliser ou contourner la contrainte de façon géniale et faire une belle oeuvre, s’il ou elle parvient à prendre le temps pour cela, avec trois sous en poche… (message personnel : refusons tous et toutes ce type de propositions !)

b) Les licences. Une bible et un univers précis à respecter. On peut sans doute aussi en tirer quelque chose de personnel, à la condition d’avoir beaucoup de talent… 

c) Les commandes pour « coller » à une collection, avec contrainte amusante ou enthousiasmante ou inspirante (« la contrainte libère » disait Pérec). Généralement dans ces cas-là la liberté est plus grande qu’il n’y paraît, et cela peut  produire d’excellentes oeuvres personnelles.

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Twitter n’est qu’une caverne

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On pourrait penser qu’il s’agit juste d’une querelle de clocher, mais moi ça me passionne, parce que la question « qu’est-ce qu’un·e philosophe·sse ? » est fondamentale. La philosophie est l’un des domaines que je respecte le plus. C’est certainement le domaine qui aide le plus à vivre (avec la littérature).

Je me la suis souvent posée cette année car de jeunes gens parmi mes proches ont eu, dans deux établissements différents, dans deux villes différentes, l’un en prépa, l’autre en lycée général, un modèle de professeurs de philosophie comme sorti d’un même moule. Deux professeurs très compétents, très enthousiastes face à leur discipline, certainement qui donnent envie de philosopher, mais très réacs, très conservateurs, ce qui les regarderait s’ils ne ressentaient le besoin de partager leurs opinions politiques souvent discriminantes avec leurs étudiant·e·s ou sur twitter. Opinions graves car elles peuvent amener certains ou certaines de ces jeunes gens à se déprécier. Ce qui n’est pas le but d’un cours de philosophie, censé au contraire élever l’âme (quel que soit le corps qui l’abrite, faut-il le rappeler) bien au-delà des barrières communautaires.

La philosophie est bien le seul domaine qui pourrait nous faire tous et toutes rejoindre, par la voie de la raison. C’est donc un gâchis immense que de la troubler avec les opinions du professeur.

Mais voilà, il semble de bon ton quand on est professeur de philosophie d’adopter, dans ses cours-mêmes ou sur twitter, une posture tout à fait similaire à celle d’un Raphaël Enthoven… sur twitter également. Une posture virile, dure, cassante, sûre de soi et peu encline au doute.

Raphaël Enthoven… Il fut un temps où je ne ratais pas une seule de ses émissions sur Arte. J’espère qu’elle n’a pas trop changé depuis que je n’en ai plus le temps mais je la trouvais vraiment bien, cette émission Philosophie. J’aurais sans doute continué à trouver formidable l’entreprise de vulgarisation de la philosophie opérée par Raphaël Enthoven… s’il n’avait cédé aux sirènes de twitter, qui hélas en quelques mots ne peut que réduire une pensée. On ne peut réfléchir à rien, sur twitter : on est d’accord ou pas d’accord. Est-ce donc un outil digne d’un philosophe ? Un philosophe (ou un professeur de philosophie, comme se qualifie Raphaël Enthoven, qui n’a pas la prétention de se dire philosophe et cela, c’est sage) ne doit-il pas conduire une réflexion, au lieu d’asséner des Vérités et des opinions politiques ? Ou bien, s’il le fait, ne doit-il pas émettre un signe explicite : « attention, ici je ne m’exprime pas en tant que professeur ou spécialiste de philosophie, mais en tant que moi-même » ?

Il y a donc, à cause seulement de cette attitude et de ces opinions exprimées sur twitter, cette « querelle de clocher » : ce refus de la philosophesse Jeanne Guien de se rendre à l’émission de Raphaël Enthoven. Elle s’en explique ici  dans une lettre que je trouvais formidable et très digne en première lecture, mais qui m’a de plus en plus gênée à force d’y penser. Puis il y a eu cette réaction à cette réaction, de la philosophesse Marylin Maeso, qui permet de prendre plus de recul. Cette dernière réaction est plus sage il me semble, après réflexion :

« J’ai toujours préféré à l’image du philosophe victorieux qui atteint l’Idée du Bien et se donne pour mission d’éclairer les autres celle de Sisyphe, dont l’ascension, entre joie et doute, parce qu' »il n’y a pas de soleil sans ombre », est inachevable. »

Etre philosophe, n’est-ce pas en effet confronter ses idées, se frotter à des opinions différentes, les écouter, en débattre, et admettre qu’on ne sait pas si on a raison ? Je trouve dommage, par exemple, de ne pas pouvoir visionner une émission avec Jeanne Guien dont je ne connais pas le travail. D’autant plus que dans ses émissions j’ai toujours trouvé Raphaël Enthoven très bienveillant et laissant toute sa place à l’invité·e. Cela aurait été une belle émission, qui sait, capable de nous faire réfléchir, sans doute. Je trouve dommage que seuls des tweets soient à l’origine de cette querelle (tempête dans un verre d’eau), et surtout qu’ils débouchent sur un refus de dialoguer, et surtout de philosopher. Peut-on considérer que twitter reflète la pensée d’un philosophe, ou qu’il enlève du crédit à un professeur ou spécialiste de philosophie, ce qu’est davantage Raphaël Enthoven ? Twitter (ou un dossier dans Le Point – dont la une me fait bondir mais bon) ne reflète-t-il pas uniquement la pensée d’un homme ou d’une femme derrière le ou la philosophe, et c’est tout ? Peut-être qu’il faut distinguer ces deux choses (ou peut-être le professeur de philosophie doit-il aussi apprendre à se taire, parfois, mais c’est une autre histoire). Bref, de la mesure en toutes choses serait assez sage, ainsi que de l’écoute et du dialogue. Et du doute, aussi…

Sans le doute, le dialogue est impossible, et la philosophie s’éloigne.

 

 

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cette indigne profondeur

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Il y a ce vieux blog que tu tenais avant, uniquement rempli de photographies et de textes comme des rêves. Des impressions comme des encrages, des frises et des collages, tes lectures et éblouissements. Il te rappelle ce temps où tu te tenais loin des luttes. Tu étais toute entière effacée derrière le flux des sentiments, autant dire que c’était la période où tu existais le plus. Prendre position ou défendre une idée t’était étranger car tu n’avais ni position ni idée arrêtée. Tu étais.

Tu écrivais pour presque rien. Tu publiais (très peu) pour le plaisir. Tu vivais au fil des ondes. Tu « gagnais ta vie », comme on dit, avec un métier qui n’était même pas « un métier à côté », c’était ton métier, entièrement. L’écriture était ailleurs, et tu la voulais ailleurs, et loin de toute considération financière. Tu n’étais pas non plus féministe car cela ne voulait rien dire pour toi. Tu étais, voilà tout, et ce « tout » voulait aussi dire « rien ».

Tu te nourrissais, point. Comme tu t’es nourrie depuis que tu as, pour la première fois, écrit dans un journal intime, ou écrit ta première histoire. Tu avais 10 ou 11 ans, cet âge où tout est nourriture. Où tout n’est qu’existence. Où les mots écrits ne sont jamais bavardage.

(Sergio Larrain)

Tu as souvent la nostalgie de cette longue et heureuse période d’avant les luttes.

Les luttes t’indiffèrent parce que tu détestes toujours autant avoir raison. On ne t’a jamais appris à avoir raison. Tu as toujours envie que ce soit l’autre qui ait raison, pour qu’il soit heureux d’avoir raison. Tu as appris à faire plaisir. Lorsque par malheur tu as raison de façon insolente et indiscutable, après une brève lumière tu ressens toujours une grande tristesse. Une sotte culpabilité qui te fait te sentir lâche. Cela t’éloigne de toute légèreté et de tout humour dans la conversation. Les pirouettes, de toute façon, ne profitent toujours qu’à ceux qui sont en position de force. Ton grand frère en était friand quand il te faisait enrager jusqu’à la grosse dispute, cela faisait soudain rire ta mère qui n’était plus prête à punir ou gronder, cela la désarmait, elle était conquise par lui, et toi tu restais avec ta rage en-dedans qui paraissait bien ridicule et bien laide. Tu aurais aimé disparaître mais encore davantage avoir disparu, pour que la dispute n’ait jamais eu lieu (tu n’en veux pas à ton frère, peut-être aurais-tu fait pareil à sa place). Parfois, tu as recours à la pirouette, toi aussi, lorsque tu te sens à ton tour en position de force, et plus tu avances, plus ça arrive. C’est effrayant. Cela fonctionne admirablement. Tu sais alors ô combien tu as humilié ou blessé ou ne serait-ce qu’un peu égratigné. De nouveau la tristesse, la culpabilité. Le désir d’avoir disparu.

Tu ne souhaites pas dominer. Lorsque cela t’arrive et que tu t’en aperçois, une vague de nausée te submerge.

C’est parce que tu as toujours pressenti que la Vérité n’existait pas.

Mais tu as eu le malheur de garder les yeux ouverts. Ces mêmes yeux que tu as toujours gardés grands ouverts sur la nature et les petits bonheurs, sur les rencontres et les évènements, mais aussi sur les injustices et les oppressions, ainsi que sur les trêves au bonheur précieux…  Tu ne pouvais pas fermer ces yeux lorsque peu à peu t’est apparu le mécanisme qui fabriquait ces injustices et ces oppressions, et qui ne réservaient les trêves toujours qu’aux mêmes. Tu ne pouvais pas fermer les yeux lorsque tu as compris que cela n’avait jamais rien eu d’une fatalité. Tu ne pouvais pas fermer les yeux lorsque tu as compris que c’était parce que les gens comme toi se taisaient que d’autres en profitaient. Et que d’autres que toi en souffraient. Alors, tu t’es fait violence. Tu as parlé. Tu as discuté. Tu as exprimé ta vision des choses. Tu es entré dans le jeu du « bavardage ». Tu as essayé de dévoiler ces choses que bien trop souvent seuls les dominés ou les écrivains et écrivaines peuvent voir. Avec la nausée. Sans plaisir. Avec la terreur des polémiques. Avec la seule joie de faire peut-être un peu bouger les choses, un peu les améliorer, un peu ouvrir d’autres yeux. Avec la conscience aigue de ce que cela peut avoir de présomptueux.

 

Tu es désormais féministe et cela t’attriste et te fait mal. Tu défends les droits de ta profession – car désormais tu as l’orgueil de faire profession d’écrire – et cela t’épuise et t’éloigne du plus vital. Tu élèves la voix quand tu connais bien un sujet, ou quand tu le connais moins mais que cela touche de façon éhontée les plus faibles.

(Izis)

Parce que la dignité, bordel.

Pourtant, c’est violent. Ta nature est ailleurs, loin des luttes. Les mots au fond de toi en souffrent. Ils veulent, avec urgence, servir à autre chose. Ils se révoltent à leur tour et réclament leur part d’indigne profondeur…

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Tribune sur la situation sociale des auteurs et des autrices

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Tribune écrite à partir de mon expérience, de mes observations, de mes analyses sur plusieurs années, et à partir des inquiétudes nouvelles et à venir (merci à La Charte des auteurs jeunesse pour les informations notamment au sujet de la réforme sociale et fiscale)… à retrouver dans son intégralité sur Actualitté. En voici l’introduction :

« L’un des principaux acteurs de l’industrie du livre en situation d’extrême fragilité

Les auteurs et les autrices de textes et d’images assurent la vitalité de tout un secteur culturel, puisqu’ils·elles sont à la base de la chaîne du livre. Ils·elles représentent l’un des principaux acteurs de l’industrie du livre, au même titre que les maisons d’édition, les imprimeurs, les diffuseurs, les libraires, les bibliothèques… 

En produisant des ouvrages raisonnés et éclairés, chacun de ces acteurs, à son niveau, participe à un monde meilleur. Mais la situation sociale des auteurs et des autrices reste largement méconnue.

Je tiens à mieux faire connaître cette situation, principalement en littérature jeunesse parce que c’est le secteur que je connais, par solidarité parce que je le peux, parce que j’ai cette voix possible, puisque j’ai la chance de faire partie de cette mince frange d’auteurs et d’autrices qui gagne bien sa vie, pour le moment… Mais aussi par anticipation puisque des réformes à venir risquent de nous impacter tous et toutes durement… sauf si l’on élève la voix pour qu’au contraire un véritable statut pour les auteur·rice·s voie le jour à cette occasion.

C’est un long article, assez pédagogique, mais que je juge indispensable justement parce qu’il fait la somme de ce que nous vivons au quotidien et qui nous épuise bien souvent, et parce qu’il résume les inquiétudes à venir. Je serais reconnaissante à tous les acteurs du monde du livre qui travaillent avec nous – éditeurs, éditrices, libraires, enseignant·e·s, bibliothécaires, gestionnaires, diffuseurs… — de prendre connaissance des responsabilités de chacun et chacune, listées en deuxième partie de cet article, afin que la population des auteurs et des autrices garde vitalité et créativité… et tout le secteur culturel du livre à sa suite. »

La suite de cette tribune sur Actualitté où je liste les responsabilités de chacun de ces acteurs de l’industrie du livre… A lire pour comprendre tous les enjeux à défendre pour les auteurs et les autrices !

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À l’occasion du mois international des droits des femmes

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Grand merci à Tom Lévêque pour son initiative intitulée 31 chambres à soi, que l’on peut suivre sur son super blog La Voix du Livre. Voici comment il décrit cette opération : « À l’occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d’exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières. » (Bien sûr, j’ai rougi en lisant « d’exception », puisqu’il a eu la gentillesse de me proposer d’y participer).

Le premier jour, on a pu découvrir un texte très touchant de Marie Desplechin sur Françoise d’Eaubonne.

Et le deuxième jour, j’ai évoqué Meg Rosoff, trop méconnue en France.

 

A suivre, également sur la page fb des Pépettes.

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Féministes, sphères de pouvoir et contradictions

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Dans la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes, il se trouve une pierre d’achoppement qui me chagrine particulièrement, car elle nous éloigne de celles et ceux qui considèrent que tout rapport de pouvoir est à éradiquer, car générateur de domination. Ces anti-système proches de mon coeur font plusieurs pas en arrière quand les féministes dont je fais partie réclament davantage d’égalité dans tous les degrés de la société, du plus bas au plus haut.

Oui, bien sûr, au plus haut aussi, sinon ce serait du masochisme.

Il existe en effet une contradiction dans cette lutte, dont je suis consciente : je suis révoltée que le sommet des hiérarchies soit monopolisé par certains hommes, que les femmes s’y trouvent en minorité, et que, lorsqu’elles s’y trouvent, elles soient si peu écoutées et prises en compte voire maltraitées ; mais dans le même temps je méprise ces sommets, puisque je considère qu’il faudrait trouver un autre modèle sociétal qui ne repose pas sur des rapports de force, où il y a toujours, forcément, des dominants et des dominés. Si un jour il arrive que les femmes ne soient plus dominées en tant que femmes, eh bien les femmes puissantes domineront, de concert et à égalité avec les hommes puissants, d’autres femmes et d’autres hommes, fatalement, si le système ne change pas. C’est d’ailleurs ce que nous observons déjà, avec les femmes qui arrivent au pouvoir : elles ne sont pas meilleures que les hommes, elles licencient ou votent des lois iniques, autant que les hommes de pouvoir.

C’est pourquoi pour certains, réclamer l’égalité au sommet du pouvoir c’est non seulement soutenir et faire perdurer ce système inégalitaire, mais c’est en plus vouloir y participer. Ce serait réclamer sa place au soleil, vouloir pour soi aussi les honneurs, l’argent et tout le reste, tout en sachant pertinemment qu’il n’y en a pas pour tout le monde.

Je comprends ce point de vue, mais je crois que concernant la lutte féministe ce discours ne tient pas le route, et je veux m’en expliquer ici.

D’abord, mépriser les femmes qui réclament l’égalité jusqu’aux sommets, c’est les cantonner au statut de minorité comme les autres, ce qu’elles ne sont pas. Elles sont la moitié de l’humanité. Si un jour les femmes arrivent aux sommets de façon paritaire avec les hommes, au début surtout ce seront en majorité des femmes blanches issues de milieux favorisés qui s’y trouveront, exactement comme ce qui se passe chez les hommes. Il y aura toujours des femmes présentes en grand nombre dans les autres étages de la société. Il y aura toujours des femmes noires, handicapées, ouvrières, homosexuelles, etc… Comme chez les hommes. Ce ne sera donc pas la grande victoire des femmes dans leur ensemble. On ne peut donc pas dire que réclamer l’égalité hommes-femmes aux sommets serait vouloir la place au soleil rien que pour les femmes au détriment des autres (les autres, ce sont les hommes, et aucun·e féministe n’a parlé de les chasser). Ce serait cependant un premier pas pour qu’enfin les femmes, qu’elles soient blanches, noires, jaunes, maghrébines, musulmanes, pauvres etc, soient traitées à égalité avec les hommes issus des mêmes milieux. Parce qu’actuellement, quelle que soit son extraction ou sa nature ou sa religion, une femme en bave toujours plus qu’un homme. Voilà tout. Et je crois qu’améliorer ce qui se passe aux sommets peut ruisseler jusqu’en bas. C’est ce que l’on a observé avec le mouvement #metoo qui a démarré dans les sphères de luxe, libérant la parole dans tous les autres milieux.

Ensuite, si je ne suis pas militante anti-système, bien que ces idées me séduisent, c’est parce que je fais actuellement partie du système, j’en joue le jeu, je ne vis pas en ermite, en-dehors des lois actuelles et de leurs jeux de pouvoir, et je me trouverais hypocrite de prôner des idées anti-système que je ne vis pas moi-même au maximum. Mon maximum à moi n’est pas de l’anarchie, en tout cas je le crois (je ne m’y connais pas tant que ça) : je vois des débuts de solution, quand ils sont praticables je tente de les emprunter, mes choix de vie sont au plus près possibles de mes convictions, j’essaie de n’écraser personne et de me battre pour que personne ne soit écrasé, et il me semble que si chacun avait la même attention, on ne serait pas loin de l’utopie telle que la voient les anarchistes (et d’autres), mais non, je n’ai pas le courage de faire davantage pour briser le capitalisme et de m’exiler loin des lois des êtres humains (la seule solution, à vivre en grand nombre pour que cela ait une vraie influence, selon moi). Que celles et ceux qui en ont le courage me jettent la pierre, et cessent de me lire à partir d’ici car je ne suis pas à leur niveau d’exigence et les décevrai forcément. Les autres, écoutez-moi encore un peu.

J’ai parlé de la contradiction dont je suis consciente me concernant, mais voici celle que je vois dans le discours des anti-système qui s’éloignent des féministes dès qu’on réclame l’égalité partout, même dans les sphères influentes : nous vivons tous et toutes, oui vous aussi qui avez un discours de casse des sphères de pouvoir et du système capitaliste, dans ce monde tel qu’il est, pas dans un autre, et je trouve hypocrite (désolée) de fustiger ou simplement de lâcher celles et ceux qui réclament l’égalité dans ce monde-ci sous prétexte qu’il est pourri.

Lutter à la fois contre le patriarcat et contre le capitalisme, en même temps, est une tâche que peu, trop peu de gens sont prêts à mener en même temps. Les deux sont intimement liés et je crois qu’on peut commencer par lutter contre le premier, pour ensuite affaiblir le second. Non pas que je crois les femmes meilleures, encore une fois, mais je crois que le capitalisme repose beaucoup sur la domination masculine. Lutter contre l’un, c’est peut-être aussi lutter contre l’autre. Dire qu’il faut impérativement lutter contre les deux en même temps (et donc être féministe sans se battre pour que les femmes accèdent aux postes de pouvoir puisqu’on veut les dézinguer), pour moi, cela revient à dire toujours aux mêmes de rester à leur place et de n’en pas bouger. Cela revient à leur dire : « ah mais attendez, on va inventer tous ensemble un autre modèle sans domination », tout en acceptant encore et toujours, en attendant, les mêmes rapports de domination liés au patriarcat qui a cours depuis des siècles. Laisser, en attendant, les portes du pouvoir et de la décision fermées aux femmes, c’est aussi mettre en attente ces femmes harcelées, blessées, humiliées, à cause de la domination masculine et du patriarcat, qui forme un tout lié entre chaque partie, de la monopolisation du pouvoir aux féminicides, des milieux les plus riches aux milieux les plus pauvres, etc… Combien de femmes allons-nous encore sacrifier, « en attendant » que le pouvoir patriarcal s’effondre ? Ces femmes qui constituent la moitié des personnes de couleur, des handicapé·e·s, des personnes LGBTI, etc…

Certes, j’ai moi aussi envie d’un monde meilleur, et pas que pour moi. Certes, réclamer l’égalité entre tous les êtres humains est un voeu pieu dans le système actuel, et certes il faudrait inventer un autre système… mais réclamer que la moitié féminine de l’humanité soit au moins prise en compte et écoutée autant que l’autre moitié, dans ce système-ci, si pourri soit-il, n’est-il pas une condition nécessaire pour s’entendre, s’écouter, puis oeuvrer pour améliorer les choses ? Tant que certains anti-système renverront aux féministes une image de sottes égoïstes et ambitieuses à la vue courte parce qu’elles osent vouloir briser le plafond de verre et qu’ils souhaitent quant à eux briser tout ce qui se trouve au-dessus de ce plafond, tant qu’ils ne verront pas que si ces femmes se battent pour grimper les échelons ce n’est pas (enfin pas toujours, ne soyons pas angéliques) pour ricaner une fois au sommet, mais le plus souvent pour acquérir davantage de dignité et de sécurité et de liberté au présent, tant que cette incompréhension perdurera, nous serons divisé·e·s donc plus faibles. Comment arriver à un monde plus égalitaire sans se battre pour l’égalité ici et maintenant ? Allez-vous refuser de donner quelques pièces à un SDF sous prétexte que vous réprouvez le système capitaliste ? Non, j’en suis sûre. Alors il faut prêter la même attention aux femmes SDF qui ont besoin de bien plus encore (avez-vous vu le témoignage de cette femme vivant dans la rue et violée 70 fois ? Oui, en France, au XXIe siècle) ? Comment ne pas réaliser que les femmes ont souvent des problèmes spécifiques, que les hommes de pouvoir refusent de voir, ou ne peuvent pas voir ? Les femmes au pouvoir y arriveraient-elles mieux ? Je ne sais pas, mais je crois que certaines, oui, toutes pourries soient-elles, et j’ai vraiment envie de le tenter. Faute de mieux. Eradiquer le patriarcat, avant de s’attaquer au capitalisme et au système de classes. En attendant. C’est vrai, en attendant, j’en ai envie. Et ce n’est pas un désir de place au soleil puisque je ne le réclame rien pour moi, mais cela m’apparaît vital pour beaucoup de femmes… Avant un monde encore meilleur. Un pas après un autre pas. L’important, c’est d’avancer.

(photos de Helen Levitt)

De toute façon, comment arriver à faire bouger les choses en mettant à distance les femmes, précisément, qui veulent elles aussi les faire bouger ? Bouger, ce n’est pas différer. C’est bouger, et faire bouger… A nous d’influer la direction à prendre, pour toujours moins de domination et d’injustices. Pour tout le monde.

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