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Vous regardez le monde

Tranche de vie # 2 : moi, autrice

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Pour la première fois, hier, j’ai demandé publiquement lors d’une table ronde qu’on me désigne comme une autrice et non comme une auteure.

Cela a créé un léger remous, mais très bienveillant et curieux. J’ai été amenée à expliquer mon choix. Bien que, sur 7 intervenants cultivés et éclairés il y eut 6 femmes (eh oui, nous parlions de public jeunesse, en musique et littérature…), aucun et aucune en dehors de moi ne connaissait l’histoire de ce mot. C’est pourquoi j’ai eu envie d’écrire cet article, même si je suis loin d’être la première à le faire, pour la faire connaître mieux.

Réhabiliter un mot ancien

Je dois remercier l’autrice Audrey Alwett de m’avoir fait connaitre par cet article ultra-pédagogique et d’une clarté salvatrice les travaux universitaires d’Aurore Evain et d’Eliane Viennot dont je suis en train de lire l’excellent Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin (n’hésitez pas à cliquer sur les liens, tout au long de cet article). Je vous restitue rapidement les choses : le mot « auteure » est un néologisme québécois, créé à un moment où les travaux de Viennot et d’Evain n’étaient pas encore connus. Ces travaux ont la valeur d’une bombe historique : on apprend avec consternation que le mot « autrice » était utilisé très naturellement jusqu’au XVIIe siècle, époque où d’ailleurs c’étaient en majorité les femmes qui écrivaient des best-sellers reconnus et valorisés dans les cercles les plus élitistes, jusqu’au moment où les 40 messieurs de l’Académie Française toute neuve décidèrent gravement que ce mot ne devait plus avoir cours (ce fut loin d’être leur seule décision langagière destinée à invisibiliser les femmes, lisez l’ouvrage d’Eliane Viennot pour en connaître la totalité, de nature grammaticale surtout).

 

Nous sommes nombreuses et nombreux à penser qu’il est tout à fait logique et pertinent de réhabiliter le mot autrice aujourd’hui, maintenant qu’on en connait l’histoire, et que les femmes ont désormais davantage la liberté de le porter, et de le diffuser.

Raisons historique mais aussi phonétique

Mon choix d’utiliser le mot « autrice » ne repose pas seulement sur une raison historique, même si cette raison me paraît difficilement contestable à elle-seule. La raison en est aussi phonétique.

A l’oral, on n’entend pas le « e » à la fin d’auteure. On n’entend pas la femme derrière l’auteure, et donc on ne la voit pas. J’ai pu constater les bienfaits du mot « autrice » hier, lors de la table ronde. A chaque fois qu’était utilisé le mot « auteure », je reprenais, un peu gênée d’interrompre le cours de la discussion, en soufflant « autrice ». Voici ce que cela a changé : au début, nous, les intervenants, avons tous été présentés comme « les auteur(e)s présents », et à la fin, comme « les auteurs et les autrices présents » (notons qu’avant que l’Académie Française en décide autrement, on écrivait et disait « les auteurs et les autrices présentes », suivant la règle de proximité qui prévalait). Si ce débat avait eu lieu à la radio, les auditeurs et les auditrices auraient pu ne se représenter que des hommes intervenants, au début, et auraient a contrario, à la fin, été invités à se représenter des hommes et des femmes sous le costume des auteurs et des autrices, ce qui aurait fait exister ces dernières bien davantage dans les esprits.

Le terme générique d’auteur pour toutes et tous utilisé depuis plus de 3 siècles, qui est loin d’être neutre mais bien masculin, oblige le cerveau humain à se représenter par réflexe un homme sous le costume de l’écrivain. La femme écrivain n’en est plus qu’une particularité… invisibilisée. Le terme d’« auteure »,  qu’on entend encore « auteur », ne résout pas grand-chose. Il est alors très très facile de sous-représenter les autrices dans les médias (ou dans les prix littéraires) sans que cela ne choque personne, pas même les femmes, conditionnées depuis toute petites à se représenter en premier lieu un homme derrière l’auteur ou l’écrivain.

(Cette histoire de termes masculins considérés comme termes neutres donc génériques, ainsi que de masculin qui l’emporte sur le féminin parce que c’est comme ça, a été inventée bien après l’entreprise de purification de la langue par l’Académie Française, pour continuer à nous faire admettre l’inconcevable, alors qu’au VIIe et au XVIIe siècle, les choses étaient plus claires : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte », affirme le père Bouhours en 1675. « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », complète en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée).

Un autre évènement récent m’amène à penser que le terme « auteure » est un piège. Au sein d’une maison d’édition où une grande majorité de femmes travaille, la plupart féministes confirmées, cette phrase a pu passer à l’écrit, destinée à être imprimée, et me désignant ainsi : « du même auteure, etc… ». Comment est-ce possible ? Ca l’est parce qu’à l’oral, l’oreille n’en est pas le moins du monde écorchée. Heureusement, on a pu rattraper le coup et l’honneur est sauf ! Mais, puisque l’erreur est humaine, aidons l’humain à ne pas se tromper avec des termes sans équivoque, puisqu’ils existent.

Une novlangue ?

Certains accusent les féministes de vouloir mettre en place une novlangue. Je les invite à relire 1984 de George Orwell. La novlangue d’Orwell supprime des mots pour en supprimer l’idée même, dans le but d’opprimer la population. La pensée s’en trouve réduite ; plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend les gens stupides et dépendants. C’est exactement ce qui s’est passé à partir du XVIIe siècle où commencèrent à être attaqués les termes d’autrice, de philosophesse, d’amatrice, de professeuse, d’ambassadrice etc… C’est le concept de femme intellectuelle qu’on voulait rayer de la pensée de tous.

En voulant réhabiliter ces termes, ou pourquoi pas en voulant en inventer de nouveaux, on ne fait qu’enrichir le langage et donc enrichir la finesse de la pensée. Ce faisant, on rend visible ce qui ne l’était plus ou pas. Et on n’opprime strictement personne.

Pour aller plus loin

Au fait, lisez l’excellent Ni vues ni connues du collectif Georgette Sand, qui vient de paraître, et qui réhabilite 75 personnalités féminines inconnues car invisibilisées. Le pitch, auquel j’adhère totalement : Georgette Sand défend l’idée qu’aujourd’hui on ne devrait plus s’appeler George pour être prise au sérieux. Le collectif s’attache à déconstruire les stéréotypes, à renforcer la capacité d’émancipation des femmes et à améliorer leur visibilité dans l’espace public afin que dès l’enfance, les filles puissent connaître la diversité de celles qui composent ce monde. 

Petite réflexion-interrogation-aparté en sus : à peu près 50% des Français sont des françaises. Ecrire ne nécessite pas de force virile ou de compétence mâle particulière qui ferait que les hommes seraient plus habilités à le faire. Or, demandons-nous sérieusement pourquoi seulement 37% de femmes sont publiées en littérature générale (je suppose que vous comprenez que parmi les réponses auxquelles je pense ne figure pas celle qui sous-entendrait plus ou moins que les femmes sont moins compétentes ou intelligentes que les hommes…). En littérature jeunesse, cependant, domaine assez méprisé par l’élite et les médias, les femmes publiées sont très majoritaires. Il serait pourtant d’une logique imparable que dans chacun de ces deux domaines 50% soient des auteurs et que 50% soient des autrices. Et inversement !

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un Soma très efficace

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Mon coup de gueule du jour provient d’une vidéo, dans une version tronquée, qui se met à tourner abondamment sur Facebook de façon systématique dès qu’une polémique sur le sexisme ordinaire est mis en lumière. Elle a été exhumée d’archives télévisées datant de 1981. Marguerite Yourcenar y parlait de la condition féminine…

Ceci est l’extrait, dans sa version non tronquée. On en trouve toutes sortes de versions avec morceaux choisis, sur fb…

 

La suite de ce mouvement d’humeur est ici, sur le site de La Mare aux mots. Vous pouvez partager et partager encore ce lien, pour réduire les effets du Soma…

(Je fais en effet partie des invités du mercredi sur Le site de La Mare aux mots, avec une interview d’Emmanuel Trédez, suivie de mes coups de gueule et de coeur. Merci à La Mare aux mots de donner ainsi la parole aux auteurs.)

Précision : Dans le roman Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, le Soma est une drogue légale.

Tout le monde dans l’État mondial utilise du « Soma », substance apparemment sans danger qui peut, à forte dose, plonger celui qui en prend dans un sommeil paradisiaque. Le Soma n’a aucun des inconvénients des drogues que nous connaissons aujourd’hui. Il se consomme sous forme de comprimés distribués au travail en fin de journée. Cette substance est le secret de la cohésion de cette société : grâce à elle, chaque élément de la société est heureux et ne revendique rien. Les individus de toutes les castes se satisfont de leur statut par le double usage du conditionnement hypnopédique et du Soma.

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prix Vendredi ou prix Cosette ?

La création d’un prix national de littérature jeunesse, concernant les romans pour les plus de 13 ans, « pour une plus grande reconnaissance et une plus importante médiatisation de la littérature pour la jeunesse » et qui a pour objectif de « mettre en valeur la richesse et la créativité de la littérature pour la jeunesse française contemporaine », a tout pour me réjouir.

J’ai toujours appelé à une plus grande reconnaissance et une plus grande médiatisation de cette littérature. Je trouve l’idée excellente.

Le prix, créé par le SNE (Syndicat National des Editeurs) et la Fondation d’entreprise La Poste, s’appelle Vendredi en hommage à Michel Tournier.

Pourquoi ce choix, Vendredi ? Ce n’est pas expliqué dans les annonces du lancement du prix que j’ai trouvées sur le Net, mais on peut imaginer plusieurs possibilités :

  1. Vendredi ou la vie sauvage est l’adaptation pour la jeunesse par son auteur Michel Tournier du livre Vendredi ou les limbes du Pacifique, qui est lui-même une adaptation du Robinson Crusoe de Daniel Defoe. Ce n’en est pas du tout une oeuvre expurgée (heureusement). En réalité, c’est une toute autre oeuvre que Tournier a écrite pour la jeunesse, avec cette belle motivation : « Une œuvre ne peut aller à un jeune public que si elle est parfaite. Toute défaillance la ravale au niveau des seuls adultes. L’écrivain qui prend la plume en visant aussi haut obéit donc à une ambition sans mesure. » Cette haute idée du jeune public est belle et juste, de mon point de vue.
  2. Cela montre qu’un grand auteur reconnu peut (bien) écrire pour la jeunesse sans en avoir honte et même en en étant fier. Ça, c’est le côté face. Côté pile, ce roman a connu succès et retentissement parce qu’il a été écrit par un écrivain reconnu par ailleurs en littérature générale. Le prix Vendredi va contribuer à modifier cette perception du public en mettant en lumière et en valorisant des auteurs qui écrivent essentiellement pour la jeunesse. C’est vraiment bien.
  3. Vendredi représente le soit-disant sauvage, mal compris, exactement comme la littérature jeunesse. Bien vu.
  4. Vendredi, ça claque, beaucoup de gens connaissent la référence qui évoque d’emblée aventures, survie, liberté (même si personnellement, ado, j’ai détesté cette lecture que j’ai abandonnée avant la fin, ça ne me parlait aucunement et j’avais trouvé le ton morne et triste) ; et ç’aurait été amusant d’essayer de décerner ce prix réellement un vendredi.

Donc, Vendredi, pourquoi pas ? Puis la sélection tombe. Là aussi, mon premier mouvement a été d’être contente (j’ai tellement envie d’être contente, la plupart du temps), parce que des copines et copains y figuraient. Je n’ai pas lu les romans sélectionnés mais je me suis dit : « ah voilà, c’est vraiment une bonne chose que ces excellents auteurs soient reconnus et aient une chance d’avoir une visibilité semblable à un auteur de littérature générale ». Je suis restée contente plusieurs jours. Ravie, même. J’étais d’autant plus confiante que j’avais noté auparavant que le jury, composé de journalistes et de critiques littéraires, comptait 5 femmes et 2 hommes : ce choix dans la composition du jury augurait d’après moi d’excellentes intentions.

Quelques jours plus tard, sans aucun rapport, j’ai partagé une vidéo sur facebook qui révèle par l’expérience qu’une femme est moins prise au sérieux qu’un homme dans le milieu professionnel.

Ce partage a généré de nombreuses réactions intéressantes. On a fini par parler de notre cas personnel d’écrivains jeunesse et de comment les femmes y sont représentées, considérées, etc… J’ai expliqué dans les commentaires que d’après mon expérience, au niveau des prix jeunesse, les choses s’étaient largement améliorées en une dizaine d’années. Quand j’ai débuté, en effet, il n’était pas rare que dans les sélections pour des prix de romans jeunesse, les auteurs hommes soient majoritaires, malgré une grande féminisation du métier. Depuis, j’ai rencontré beaucoup de bibliothécaires, libraires, enseignants, qui avaient pris conscience de cette inégalité et qui y veillaient désormais scrupuleusement. J’ai noté une vraie amélioration, désormais ils sont à peu près tous égalitaires d’après ce que j’ai constaté, à part quelques hasards dans un sens ou dans l’autre, et cette égalité ne choque d’ailleurs personne, ce qui prouve bien que la prise de conscience puis le changement dans ses choix et sa communication change tout simplement le monde et sa perception.

Toute absorbée par mon contentement face à cette amélioration, je reçois soudain un message privé d’une amie écrivaine qui me dit : « mais tu as vu la sélection du prix Vendredi ? »

Le choc. Je n’avais tout simplement pas noté que sur les 10 auteurs sélectionnés, seulement 2 étaient des femmes

Retour sur Terre… Sur le net, on ne trouve pas de pourcentages concernant le nombre de femmes ou d’hommes auteurs en littérature jeunesse. C’est bien dommage que ce domaine ne soit pas plus étudié dans ce genre de détails. Je me réfère donc à un calcul empirique de ma collègue et amie Clémentine Beauvais fait en 2011 dans un article d’ailleurs fameux, qui laisse penser que deux tiers des auteurs jeunesse (écrivains et illustrateurs) sont des femmes. Evidemment, il faudrait obtenir un chiffre spécifique aux romanciers en littérature jeunesse. Bon, soyons magnanimes, faisons-le descendre à 50% de femmes. Si ce chiffre, suivant mes observations, est certainement plus élevé, il n’est certainement pas plus faible. Gardons cette estimation basse pour être sûre de ne pas se tromper.

Ainsi, avec une estimation basse de 50% de femmes romancières en littérature jeunesse, la sélection du prix vendredi n’en compte plus que 20%

Vendredi par Jean-Claude Götting

C’est moins bien que le prix Goncourt auquel il aimerait être comparé (Le prix Vendredi serait le Goncourt pour la jeunesse), et qui n’est pas franchement paritaire : en 2016, la première sélection de 16 titres comptait 5 femmes (31,25% de femmes), et sur la sélection finale de 8 en comptait 2 (25%) ; la première sélection de 2017 compte 5 femmes sur 15 auteurs (33,33%)… Le prix Vendredi pour la jeunesse : 20%.

Au moment où je réalise cela, tout bascule dans ma tête. Je me demande si l’expression « plus grande reconnaissance », dans l’inconscient de ceux qui ont créé le prix Vendredi, peut-être dans celui des éditeurs qui ont envoyé les un ou deux romans susceptibles d’après eux d’être sélectionnés, ne se comprend pas essentiellement au masculin. Peut-être que je fais fausse route, mais c’est une question que je me pose, et c’est cette question que je développe dans cet article… On pourrait me brandir l’argument : « oui mais c’est comme ça, il se trouve que les meilleurs romans étaient ceux-là, et ç’aurait été stupide de veiller à des quotas ». Cela peut être un hasard, bien entendu, juste cette année, mais 1. tous les autres prix jeunesse parviennent depuis des années à dénicher des pépites d’autrices et d’auteurs, en moyenne quasiment à égalité, 2. c’est un hasard très malheureux, surtout dans cette proportion, pour une première édition d’un prix destiné à représenter dans les médias la littérature jeunesse, où les autrices sont plus nombreuses que les auteurs. Cet argument peine à (me ?) convaincre, sans que je remette du tout en question la qualité de la sélection, bien évidemment excellente. Ce n’est pas du tout un procès en illégitimité, que je fais là.

Et pourquoi pas un « prix Fanchon » en hommage à La petite fadette de George Sand ?

Je serais curieuse de connaître les titres envoyés par les maisons d’édition. Sont-ce les éditeurs qui ont parié sur une majorité d’hommes, laissant peu de latitude aux sélectionneurs ? (Cela pourrait-il être le fait d’éditrices, même parmi celles qui sont manifestement féministes, capables de porter davantage leurs auteurs que leurs autrices, par simple reproduction inconsciente ?). Ou sont-ce les sélectionneurs qui ont été victimes de mécanismes inconscients ? Quelles que soient les causes, il y a forcément eu un problème de représentation quelque part.

(Ajout du 20 septembre : j’ai appris que la liste envoyée par les éditeurs était quasiment paritaire – 48% de femmes, 52 d’hommes – , ainsi que la sélection personnelle de chacun des jurés).

L’inconscient des unes ou des autres leur a peut-être dicté cela (c’est une hypothèse) : pour être mieux reconnue, mieux considérée, la littérature jeunesse aurait besoin de montrer que ce n’est plus seulement une histoire de bonnes femmes, comme au temps de la Comtesse de Ségur. Cet inconscient, tel un petit diable sur leur épaule, leur a peut-être soufflé (c’est encore une hypothèse) : « Si on montre que des hommes s’investissent dans l’écriture de romans pour la jeunesse, que des hommes passent leur temps si précieux à écrire pour des ados, ça voudra bien dire que c’est intéressant, bon sang de bois ! Ça va bien finir par rentrer, avec cet argument en béton ! »

 

Ou bien un « prix Cécile » en hommage à Bonjour Tristesse de Françoise Sagan ?

En effet, le problème de reconnaissance de la littérature jeunesse vient en grande partie du fait que ce milieu est très féminisé, or les métiers très féminisés ne sont jamais très reconnus, car le travail des femmes est encore fortement dévalorisé, en 2017 et dans notre pays. J’aurais aimé, je dois bien le dire, que la première édition d’un prix national destiné à valoriser la littérature jeunesse puisse lutter contre ce triste constat. Mais les personnes ayant fait la sélection et les maisons d’édition qui ont envoyé leurs livres, probablement pétries comme tout le monde d’idées fausses, ont-elles considéré sans y penser que, pour être plus estimée, il fallait que la littérature jeunesse soit représentée par une majorité d’hommes ? (Hypothèse !) C’est une question que je pose, sans pouvoir présumer des pensées et des mécanismes inconscients de ces personnes, bien évidemment, ni, je le répète, remettre en cause la qualité de la sélection (d’ailleurs chaque prix jeunesse a sa propre sélection, différente des autres, et il est bien difficile de décider si l’une est meilleure que l’autre, c’est même impossible, puisque la littérature jeunesse est riche et diverse). J’insiste sur cet aspect de la qualité, d’abord parce que je suis sûre de cette qualité, et pour que mon propos ne soit pas dénaturé et déplacé.

Un « prix Marguerite » en hommage à L’amant de Marguerite Duras ?

Mais si la réponse à cette question est positive, et si on se laisse aller à ce penchant, la littérature jeunesse risque de perdre son identité, de se trouver engloutie et inaudible, comme le sont les femmes qui choisissent de cacher qu’elles sont des femmes, pour être mieux entendues (George Sand a ainsi accédé à la célébrité mais c’était au XIXe siècle, et ce type de ruse au XXIe siècle me paraît pathétique). Car si la littérature jeunesse a atteint ce niveau de « richesse et de créativité » ainsi que ce succès dans les ventes, c’est grâce à toutes celles et tous ceux qui la font depuis des années et des années, c’est grâce à des hommes, bien sûr, mais aussi grâce à ce pourcentage majoritaire de femmes, autrices ou éditrices. Et si les autrices jeunesse commencent à être invisibilisées, ce sera bientôt le tour des éditrices… alors que notre richesse vient de notre mixité, de notre diversité et de notre ouverture. Ne laissons pas confisquer peu à peu ce succès aux femmes, alors qu’elles le partagent volontiers.

J’en reviens encore une fois, comme souvent dans mes articles qui évoquent le manque de reconnaissance de la littérature pour la jeunesse, à cette idée que derrière tout cela il y a peut-être, de façon tout à fait inconsciente, une forme d’inconsidération, ou de mauvaise considération du lectorat adolescent, d’ailleurs lui aussi en majorité féminin. (Hypothèse, encore !) A ce propos, à aucune étape, dans ce prix, les ados ne sont consultés, d’après ce que j’ai lu dans les communiqués de presse…

Un « prix Vinca » en hommage au Blé en herbe de Colette, qui m’a bouleversée quand je l’ai lu ado ?

On risque de me rétorquer que mettre en valeur davantage les auteurs hommes auraient l’effet bénéfique d’inciter les ados garçons à lire davantage. En retour je vous demanderais si oui on non on vit bien en 2017, et si on parle bien de littérature pour la jeunesse. Un tel argument serait un affront pour tous les auteurs, hommes ou femmes, pour tous les éditeurs, aussi, en littérature jeunesse, très conscients du problème de représentation des femmes dans le domaine culturel, si néfaste à la perception qu’acquiert de lui-même notre lectorat. La grande majorité d’entre nous, en littérature jeunesse, a l’habitude de veiller avec grande attention au respect de nos jeunes lecteurs. Nous avons envie de leur dire, toujours, qu’ils ont tous les mêmes chances, et qu’il ne faut pas baisser les bras. Nous avons envie de dire aux filles qu’elles peuvent intéresser tout le monde si elles sont héroïnes de romans ou autrices de ces romans ; aux garçons que leur univers est plus large qu’on ne veut leur faire croire, et qu’il comprend cette part féminine. Il faut se battre, lutter, ne pas se laisser piéger par l’orgueil et le désir d’une visibilité à tout prix, encore et encore.

J’en appelle à tous ceux qui traquent les stéréotypes sexistes dans nos livres : le voilà le monde dans lequel on vit, celui que reflète nos romans ; on ne peut pas, dans un cas si concret, quelles que soient les raisons qui ont mené à cette inégalité, et même si celles que j’avance sont fausses, fermer les yeux et ne pas au moins la faire remarquer. Quant à moi, par cet article, je souhaite clamer haut et fort que cette exception inattendue et je crois maladroite, au sein des prix en littérature jeunesse, ne doit pas se répandre, et ce, pour nos lecteurs, pour qu’ils et elles croient en eux-mêmes…

Pour y croire toutes et tous, prenons conscience pleinement de nos réflexes stéréotypés, et veillons à ne pas retourner 45 ans en arrière, à l’époque étriquée de la parution de Vendredi ou la vie sauvage, quand les histoires d’aventures et de survie faites pour et par des garçons étaient la seule littérature jeunesse digne d’estime. 

Je rêve que toutes les jeunes filles se sentent libres et fortes et confiantes a minima dans le monde qui les entoure, et qu’elles aient le regard décidé et le menton haut, et que les garçons les apprécient ainsi, et leur reconnaisse le droit d’exister ainsi, mais désormais, hélas, quand j’entends « prix Vendredi » je me sens moi-même soudain comme Cosette : bien misérable…

 

Ajout du 20 septembre : 

PETITE MISE AU POINT :

  1. Je pense que tout le monde l’a compris, car mon article est très clair à ce sujet mais je préfère le préciser de nouveau ici : je trouve la sélection du Prix Vendredi excellente, et très pertinente. Je n’ai pas pensé une seconde que les hommes qui y étaient présents étaient moins légitimes ou méritants que les femmes ! Ou que leur mérite était moindre ! Je n’ai jamais pensé une seule seconde que les 8 auteurs sélectionnés l’ont été uniquement parce qu’ils sont des hommes. Le penser, ce serait croire que la littérature jeunesse est trop pauvre en qualité pour y trouver 8 romans excellents écrits par des hommes. Et ce serait bien mal comprendre mon article, et en renverser totalement la problématique. Ce prix est une vraie bonne idée qui je l’espère va donner une belle visibilité à ces auteurs, et donc à la littérature jeunesse qu’ils représentent, avec toutes les belles valeurs qui l’accompagnent. Donc BRAVO à tous les sélectionnés, ils le méritent pleinement, et je serai heureuse pour le lauréat, quel que soit son genre, évidemment !
  2. J’aimerais aussi ne pas être rendue responsable de tous les commentaires et partages sauvages faits de mon article. La situation en jeunesse n’a rien à voir avec la situation en BD, en cinéma ou en politique. Nous évoluons dans un environnement antisexiste où cette exception m’a sauté aux yeux, surtout à cause de l’importance de ce prix destiné à refléter la diversité et la richesse de la littérature jeunesse. J’interroge cette exception car je crois qu’elle est interrogeable, en n’accusant personne en particulier, et surtout pas les membres féministes du jury, qu’on ne peut soupçonner de sexisme, ni les autres, dont je ne peux pas présumer des pensées individuelles. Le processus de sélection ayant, je le crois, été fait avec intégrité et professionnalisme, l’inégalité finale subsiste et continue de m’interroger. Je persiste à croire qu’on est tous, et moi aussi, victimes de représentations et de mécanismes inconscients, au-delà de toute conscience féministe. Mais si cette sélection représente réellement les romans les plus méritants parmi une majorité de romans écrits par des femmes, quelles pourraient être les raisons de cette inégalité ? La question me paraît légitime et importante. J’ai proposé ici une hypothèse, sans savoir à quel niveau elle se jouait, mais je ne détiens pas la Vérité, ni de réponse. Je participe à la discussion mais suis loin de valider tout ce qui se dit.
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Tranche de vie # 1 : toutes des dames

Petit voyage dans le temps : je vais sur mes 30 ans (aujourd’hui, j’en ai 43). J’attends le café que j’ai commandé à la terrasse d’un bistrot, seule. Je le précise, seule, parce que c’est un droit que je me suis octroyée peu de temps auparavant. Jusque-là, de par une éducation ordinaire à cette époque et dans mon milieu, c’est-à-dire pas du tout féministe, j’avais comme idée fausse que les cafés et bistrots étaient des endroits exclusivement faits pour et fréquentés par les hommes. Je suis née et ai grandi en France, dans une ville moyenne à la population mixte, mais je n’ai jamais vu ma mère entrer dans aucun d’entre eux et je n’y ai toujours vu que des hommes. Durant toute mon adolescence, je suis passée devant la terrasse des bistrots avec crainte et le sentiment d’être scrutée des pieds à la tête. Il n’était pas rare que je change de trottoir pour passer plus loin des hommes qui s’y trouvaient. Je me sentais jugée, soupesée. Alors prendre cette place assise, seule, à regarder les passants, est une victoire sur moi-même que je savoure à sa juste valeur – je découvre à cette occasion que ce plaisir du regard sur les corps peut être dénué de toute perversité et que j’ai peut-être pourri mon adolescence pour des prunes.
Le serveur approche, pose le café sur la table en disant :
— Et voilà, madame.
Puis il me regarde mieux et précise :
— Oh pardon, mademoiselle !
Hélas, lorsqu’une femme croit avoir résolu un problème, il en arrive toujours un nouveau, pour lui rappeler que prendre sa place dans le monde ne va jamais de soi. Je me fichais bien que le serveur m’appelle « madame ». J’aurais dû me moquer de la même façon qu’au deuxième regard il ait finalement décidé que c’était « mademoiselle ». Mais cela m’avait fait plaisir…
Pourquoi alors soupçonnais-je l’ombre d’un problème ?

Oui, pourquoi ? (La belle ferronnière, de Léonard de Vinci)

Il m’a fallu des années pour comprendre ce qui me dérangeait…
Auparavant, on appelait une femme « madame » à partir du moment où elle se mariait. Elle gagnait alors du respect (en gros, on lui fichait une paix royale, ouvrant un boulevard à tous les bovarysmes). Une alliance à son doigt dictait le terme aux gens qui y laissaient glisser leur regard. Une femme qui n’était pas mariée était appelée « mademoiselle » quel que soit son âge. Cette distinction mademoiselle/madame existait pour désigner la disponibilité sexuelle de la femme. Au-delà de trente ans, « mademoiselle » était un terme déshonorant, elle n’avait pas trouvé de mari, c’est-à-dire qu’aucun homme n’avait bien voulu d’elle, elle n’avait pas su profiter de son âge le plus attirant sexuellement, cette pauvre pomme ; c’était une « vieille fille ».

Et si MOI, je ne veux pas me marier ? (Portrait d’une jeune fille, de Petrus Christi)

Puis les femmes ont cessé de porter des alliances, elles ont cessé de se marier systématiquement pour fonder un foyer, leur sexualité s’est libérée, alors l’usage de ces termes est devenu plus flou, mais tout aussi pervers. Puisque la distinction n’avait plus de sens, tout perdus, en manque de repère, les gens (j’ignore qui, mais ceux qui décident quel mot employer pour quoi), au lieu de supprimer le terme le plus paternaliste (voir « pour aller plus loin » à la fin de cet article), ont choisi de garder les deux en ne se basant que sur l’apparence et l’âge supposé des femmes. Vous comprenez, on veut pouvoir mesurer l’âge d’une femme, mais aussi lui faire sentir par le terme choisi à quelle place elle doit se tenir, et quelle attitude elle doit adopter… L’usage, en effet, veut que l’on puisse s’appeler « Mademoiselle » tant qu’on a l’air jeune. « Madame », quand on ne le paraît plus tant. Que le serveur ait choisi de m’appeler « mademoiselle » signifiait que j’avais l’air jeune, de son point de vue. Il m’avait élue comme admissible à la jeunesse. Quand j’y pense, c’est un sacré pouvoir. Peut-être même l’avais-je remercié, verbalement ou par un sourire. Il s’était sans doute éloigné content de lui.
Pourtant, que s’était-il passé ? Un homme, dans une situation neutre, avait signifié à une femme de même pas trente ans qu’elle lui semblait encore jeune et fraîche. Et celle-ci, dans une société où l’apparence de la jeunesse est si valorisée, en avait rosi de plaisir…

Sérieusement ? (Femme au voile, de Raphaël)

Certes le même serveur distribuait sans doute aussi des « jeunes hommes » : « bonjour, jeune homme », « voilà pour vous, jeune homme ». Mais ce « jeune homme » est le plus souvent attribué aux ados de moins de dix-huit ans, alors qu’on doit subir le « mademoiselle » jusqu’à un âge flou situé vers la trentaine.

Les années passant, mes interlocuteurs ont hésité de plus en plus entre le « madame » ou le « mademoiselle », ne se fiant qu’à ma seule apparence… ou à leur désir de me flatter. C’est très perturbant, quand on ne se situe pas dans une situation de séduction – et on ne souhaite pas forcément s’y trouver projetée à chaque moment de sa vie et avec n’importe qui. Dans une situation ordinaire, suivant comment on m’appelait, j’étais sans cesse en train de me demander quelle image je renvoyais. Tiens, pour celui-ci j’ai l’air plus âgée qu’une « demoiselle » ; tiens, pour celui-ci je semble assez jeune pour ne pas être appelée « madame ». Perturbant, disais-je… D’autant plus qu’on apprend vite que le terme « mademoiselle » peut tout aussi bien dire : « j’ai envie de vous vendre un truc » (si vous avez plus de 35 ans, que vous êtes dans un jour sans, un lendemain de cuite, et que vous êtes en train d’acheter un aspirateur, posez-vous sérieusement la question).
C’est une étiquette redoutable.

La notion même de demoiselles d’honneur en vient à être interrogée, puisqu’il n’existe ni messieurs d’honneur, ni mesdames d’honneur, et qu’on peut se marier même au-delà de 40 ans, si si ; or une demoiselle d’honneur est censée être notre bonne copine, souvent d’un âge similaire au sien. Y’a pas un schisme ? Non, c’est juste que la cérémonie du mariage veut à toute force garder l’ancien sens du « demoiselle-sexuellement-disponible ». Et nous, on trouve ça romantique…

Auparavant, l’hésitation entre le « madame » ou le « mademoiselle », qui se soldait finalement par « madame » pouvait me plomber une journée entière. Le choix final du « mademoiselle » me rendait joyeuse et gaie. Venant d’une femme, le terme m’a toujours laissée plus ou moins indifférente. Je laissais clairement le jugement des hommes décider de la couleur de mes journées. On est d’accord : je suis fautive, mes soeurs, et j’ai pêché par orgueil.
Aujourd’hui, bien que j’aie toujours autant d’orgueil, hélas, j’ai choisi d’en rire. Je vous vois venir, je n’aurais pas le choix, n’est-ce pas, puisque désormais mes chances d’être appelée « mademoiselle » sont à peu près réduites à néant. Vous avez raison, et j’espère, messieurs, que vous rirez aussi si un jour il arrive qu’on ne décide de vous appeler « monsieur » que lorsque notre seul regard aurait jugé que le terme « mondamoiseau » ne vous convient plus vraiment.
Cela m’amène à me mettre à la place de ces hommes qui ont à choisir entre nous appeler « madame » ou « mademoiselle ». Si je devais choisir entre « mondamoiseau » ou « monsieur », je serais mortifiée à l’idée de l’interprétation qu’en ferait mon interlocuteur entre deux âges : croit-il que je le drague ? Ou que je l’insulte ? Ce choix madame/mademoiselle doit être drôlement embarrassant pour la grande majorité des hommes qui ne souhaitent que nous interpeller de façon neutre… et je réalise que moi-même je joue inconsciemment au jeu du « jeune ou plus si jeune » pour savoir comment interpeller mes semblables féminines. Bon sang, je n’y réfléchis même pas, quand ça m’arrive de choisir entre « mademoiselle » ou « madame »… Il va falloir que je me surveille, pour discerner à partir de quel âge j’estime moi-même qu’une mademoiselle n’en est plus une… Oh et puis non. Quelle perte de temps ! Ca vous dit que je vous appelle toutes madame, plutôt ?
Fait notable : ne plus subir la funeste hésitation entre les deux termes et n’être plus qu’une « madame », quasiment perpétuellement, me permet une plus grande assurance, ce qui méritera d’être analysé (voir plus loin)…

 

Une dame, c’est noble, et inversement. Tout comme un sieur (peinture d’Antonio Del Pollaiolo)

Quelques années après cet événement dans ce bistrot, j’ai accueilli avec soulagement la loi du 8 février 2013, supprimant le terme « mademoiselle » dans les documents administratifs, qui le comprenaient encore suivant l’ancienne acception : femme célibataire (dire qu’il a fallu attendre 2013 pour qu’on puisse enfin légalement lancer : « mais en quoi ça vous regarde ? »). Je pensais que la loi serait appliquée partout, et qu’enfin une femme pouvait avoir le droit de quitter la prime jeunesse sans qu’on le lui fasse remarquer tous les jours, exactement comme un homme que l’on appelle « monsieur » de son adolescence jusqu’à sa mort. Je pensais qu’une femme pouvait enfin avoir droit à la même considération quel que soit son âge : eh oui, car dans le milieu professionnel, la responsabilité qu’on nous accorde diffère suivant qu’on se fait appeler mademoiselle ou bien madame. Une « mademoiselle », même si on ne l’a jamais vue, si on ne s’est adressée à elle qu’au téléphone ou par mail, inspire bien moins confiance, à cause de sa jeunesse affichée vite comprise comme « défaut d’expérience ». Déjà qu’être femme n’aide pas, cela ressemble à une double peine. Imaginez un peu qu’on vous appelle encore « jeune homme » et jamais « monsieur» alors que vous avez 30 ans, et que vous êtes cadre dans une grande entreprise… Attendez une minute, vous ne seriez certainement pas devenu cadre à 30 ans, jeune blanc-bec.
Un homme a toujours pu traverser la vie sans qu’on lui fasse remarquer lourdement à chaque coin de bureau qu’il avait l’air bien trop jeunot, et à chaque coin de rue qu’il ne semblait plus tout jeune. On ne fait jamais savoir de façon appuyée à un homme trentenaire qu’il apparaît jeune les jours où tout va bien, et vieux les jours où il est fatigué, alors qu’il souhaite juste acheter du pain. Je suppose que ça aide à garder ses illusions et sa légèreté. Mais surtout cela aide à ne pas être renvoyé constamment à son apparence, ce qui permet de penser à des choses beaucoup plus intéressantes, comme l’économie keynesienne ou la notion de bonheur au Bouthan. Oui, même sur le chemin de la boulangerie.
Malheureusement, j’ai vite réalisé que la loi ne s’appliquait strictement que dans les documents administratifs. Elle ne prévoit pas l’extension de cet usage dans la rue. Beaucoup de personnes encore, dans la rue, dans les commerces, croient flatter les femmes d’âge moyen en les appelant « mademoiselle ». Ces personnes croient faire preuve de respect en les appelant « madame ». Tout un chacun décide du statut social des femmes adultes, de façon sauvage et subjective, suivant leur apparence ou ce que l’on souhaite obtenir d’elles…

Je reviens sur ce point : pourquoi, étrangement, se sent-on mieux dans sa peau quand on n’est pratiquement plus qu’appelée « madame », alors qu’honnêtement on pourrait en être vexée comme un pou, au vu de l’usage actuel ? J’ai une réponse : une femme au-delà de 30 ans qui sort dans la rue ou qui va travailler ne sait jamais à l’avance comment elle sera nommée par ceux qu’elle va rencontrer, et par cette seule nomination se verra obligée de se percevoir de façon floue et instable tout au long de la journée, tous les jours. Elle se verra obligée d’essayer de décrypter ce qu’il y avait derrière le terme choisi, et de réfléchir à comment y répondre. Souvent, ces signaux sont perçus de façon inconsciente, tant on les a intégrés. Mais leur effet déstabilisateur et mobilisateur d’une énergie et de pensées qui pourraient être mieux employées est bien là. L’embarras conscient ou inconscient de nos interlocuteurs, aussi.

Alors je pose une seule question : est-ce bien nécessaire ?

 

OK, j’adore me sentir flattée par un « mademoiselle », mais vu que je stagne dans les échelons hiérarchiques de ma boîte, je vais y réfléchir…  (Jeune fille, par Raphaël)

PS : Je reviendrai vers vous le jour que j’espère lointain où on me dira pour la première fois : « et elle veut quoi, la petite dame ? »

Pour aller plus loin : les termes de mademoiselle et de madame désignaient sous quelle tutelle se trouvait la femme. « Mademoiselle » dépendait de son père, « madame » de son mari. Le terme de « monsieur » vient de « monseigneur ». Ces trois termes ont été empruntés à la noblesse. Ils ont été récupérés par le peuple, peut-être avec ironie, au début. Aujourd’hui, ces titres lourds de signification n’ont plus aucune raison d’être. Certains préconisent pour toutes ces raisons de revenir aux révolutionnaires et très égalitaires « citoyenne » et « citoyen ». C’est une suggestion qui fait réfléchir. De mon point de vue, il serait tout aussi égalitaire d’appeler toutes les femmes « Madame » et tous les hommes « Monsieur ». Car je pense qu’aujourd’hui, en tout cas je l’espère, tout le monde est bien conscient que « Madame » est une citoyenne à part entière. 

Ajout du 14 septembre : on me fait remarquer avec raison que les termes citoyenne et citoyen excluent toutes celles et tous ceux qui n’ont pas droit de cité (SDF, prisonniers, réfugiés…). Ces termes ne sont donc pas souhaitables. Soyons toutes des Mesdames et tous des Messieurs. Respect pour tous !

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j’en suis bien désolée mais…

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Beaucoup de gens écrivent et, ce qui se comprend, ils sont en quête d’avis pour savoir ce qui est bon, ce qui est à améliorer, ils cherchent à savoir pourquoi ce qui a du succès sur la toile ou parmi leurs relations ne trouve pas d’éditeur ; je comprends leur désarroi, c’est un mystère toujours renouvelé, ce qui est édité ou ne l’est pas, et croyez-moi je n’ai pas non plus la réponse. Mon désarroi est souvent le même que le vôtre.

Vous m’écrivez, vous me demandez de lire vos textes et de vous fournir un avis, et je vous avoue que vos demandes me plongent dans un grand embarras. Quand j’ai moi-même débuté (aux alentours de la préhistoire), on ne pouvait pas contacter aussi facilement qu’aujourd’hui via Internet les écrivains déjà publiés. Je n’ai pas connu cette proximité et j’ignore si je me serais tournée vers eux, si je leur aurais demandé de lire mes récits en quête de leur opinion. Peut-être, je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit j’ai de plus en plus de demandes de ce type, qui s’ajoute aux manuscrits que me donnent certains élèves quand je vais dans leur classe pendant l’année scolaire. J’en suis flattée. Ce sont souvent des lecteurs qui ont aimé mes romans et la démarche est timide et touchante. Elle me touche, oui, et je suis d’autant plus gênée pour élaborer une réponse. Car cette réponse est la plupart du temps négative, quel que soit l’âge de l’apprenti écrivain.

Je m’en explique ici parce que je crois que cette demande dissimule une vision biaisée de ce qu’est un écrivain.

D’ abord je dis « la plupart du temps » car je suis humaine et il peut y avoir des exceptions, un mot dans le mail, quelque chose de particulier, un je ne sais quoi qui va me pousser à lire les premières pages et à répondre si elles me touchent. Mais c’est rare, d’abord parce que le temps me manque. Et c’est cela qu’il faut comprendre quand on s’adresse à un écrivain qui exerce son métier d’écrivain à plein temps : il manque incessamment et dramatiquement de temps. Si je lis un manuscrit pour donner un avis, ce sera par amitié. Si je lis des romans, c’est pour mon plaisir et un apport spirituel essentiel.

En outre, obtenir un avis d’écrivain risque fort de ne pas mener à la publication de son projet – et c’est l’attente générale, le but ultime de ceux qui demandent un avis. Car un écrivain a un regard d’écrivain, d’abord qui lui est propre et singulier, qui a de grands risques d’être d’ailleurs très particulier, et qui a fort peu de chances de rencontrer celui des apprentis écrivains qui le contactent.
La seule personne à qui demander des avis pour savoir si son projet est publiable, c’est bien sûr un éditeur, qui a un regard global et dont l’essence même est de savoir se couler dans plusieurs univers de plusieurs écrivains. En outre, c’est son métier : lire des manuscrits, répondre aux auteurs, et s’il est séduit amener un texte et un auteur au meilleur d’eux-mêmes. Nombre d’éditeurs en littérature jeunesse écrivent d’ailleurs des lettres de refus circonstanciées aux auteurs qu’ils sentent prometteurs, qui peuvent beaucoup les aider à comprendre ce qu’il faut améliorer dans leurs textes.

(Savoir que cela peut être aussi le travail d’un agent littéraire. Vous noterez d’ailleurs que lorsqu’ils acceptent ce travail d’aide sur un texte, éditeurs et agents sont payés pour cela.)

Lire des manuscrits d’autres auteurs ne fait pas partie des attributions du métier d’écrivain, qui d’ailleurs ne sait peut-être pas le faire bien – il n’a pas été formé dans ce but, contrairement aux éditeurs – , hormis dans le cadre d’ateliers d’écriture si l’écrivain se sent à même d’en mener (c’est un autre métier, pour lequel personnellement je me suis formée). Mais dans ce cas l’écrivain est présent dans son aide dès la genèse des textes – et vous noterez que là aussi, vu que c’est un vrai travail qui prend beaucoup de temps, il se fait rémunérer. Il fait alors oeuvre de maïeutique, non de critique. Aider à accoucher d’une idée, travailler et aider à améliorer un texte, c’est sérieux, important, humain, cela ne peut se faire via quelques échanges rapides, internautiques ou non. Et ce travail en ateliers d’écriture n’a pas pour but ultime d’amener les textes produits vers la publication. Il a pour but ultime d’amener un être humain à exprimer au mieux ce qu’il porte aux tréfonds de lui-même.

Je réitère donc toutes mes excuses à ceux à qui j’ai déjà ou à qui je vais refuser de lire puis de donner mon avis sur leur texte. Sachez que je vous soutiens et vous encourage, car l’écriture est une jolie activité, et que si elle vous est venue vous avez une flamme en vous qui vous y a mené. Peut-être y a-t-il parmi vous de futurs grands écrivains ou simplement des écrivains bientôt publiés. Je ne me frapperais pas de ne pas vous avoir répondu par l’affirmative, et d’ailleurs j’espère que vous ne me frapperez pas non plus ! Je me frapperais d’être passée à côté de vos textes si j’avais été éditrice. Peut-être aussi qu’un jour nous finirons par devenir amis à force de nous côtoyer dans les salons du livre. Et alors, peut-être aussi que je lirais avec plaisir vos romans déjà publiés, ou ceux qui ne le seraient pas encore.

 

(Samuel Beckett en train de travailler…)

 

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