Sign up with your email address to be the first to know about new products, VIP offers, blog features & more.

Vous regardez le monde

Féministes, sphères de pouvoir et contradictions

Par Posted on 0 Aucun tag 0

Dans la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes, il se trouve une pierre d’achoppement qui me chagrine particulièrement, car elle nous éloigne de celles et ceux qui considèrent que tout rapport de pouvoir est à éradiquer, car générateur de domination. Ces anti-système proches de mon coeur font plusieurs pas en arrière quand les féministes dont je fais partie réclament davantage d’égalité dans tous les degrés de la société, du plus bas au plus haut.

Oui, bien sûr, au plus haut aussi, sinon ce serait du masochisme.

Il existe en effet une contradiction dans cette lutte, dont je suis consciente : je suis révoltée que le sommet des hiérarchies soit monopolisé par certains hommes, que les femmes s’y trouvent en minorité, et que, lorsqu’elles s’y trouvent, elles soient si peu écoutées et prises en compte voire maltraitées ; mais dans le même temps je méprise ces sommets, puisque je considère qu’il faudrait trouver un autre modèle sociétal qui ne repose pas sur des rapports de force, où il y a toujours, forcément, des dominants et des dominés. Si un jour il arrive que les femmes ne soient plus dominées en tant que femmes, eh bien les femmes puissantes domineront, de concert et à égalité avec les hommes puissants, d’autres femmes et d’autres hommes, fatalement, si le système ne change pas. C’est d’ailleurs ce que nous observons déjà, avec les femmes qui arrivent au pouvoir : elles ne sont pas meilleures que les hommes, elles licencient ou votent des lois iniques, autant que les hommes de pouvoir.

C’est pourquoi pour certains, réclamer l’égalité au sommet du pouvoir c’est non seulement soutenir et faire perdurer ce système inégalitaire, mais c’est en plus vouloir y participer. Ce serait réclamer sa place au soleil, vouloir pour soi aussi les honneurs, l’argent et tout le reste, tout en sachant pertinemment qu’il n’y en a pas pour tout le monde.

Je comprends ce point de vue, mais je crois que concernant la lutte féministe ce discours ne tient pas le route, et je veux m’en expliquer ici.

D’abord, mépriser les femmes qui réclament l’égalité jusqu’aux sommets, c’est les cantonner au statut de minorité comme les autres, ce qu’elles ne sont pas. Elles sont la moitié de l’humanité. Si un jour les femmes arrivent aux sommets de façon paritaire avec les hommes, au début surtout ce seront en majorité des femmes blanches issues de milieux favorisés qui s’y trouveront, exactement comme ce qui se passe chez les hommes. Il y aura toujours des femmes présentes en grand nombre dans les autres étages de la société. Il y aura toujours des femmes noires, handicapées, ouvrières, homosexuelles, etc… Comme chez les hommes. Ce ne sera donc pas la grande victoire des femmes dans leur ensemble. On ne peut donc pas dire que réclamer l’égalité hommes-femmes aux sommets serait vouloir la place au soleil rien que pour les femmes au détriment des autres (les autres, ce sont les hommes, et aucun·e féministe n’a parlé de les chasser). Ce serait cependant un premier pas pour qu’enfin les femmes, qu’elles soient blanches, noires, jaunes, maghrébines, musulmanes, pauvres etc, soient traitées à égalité avec les hommes issus des mêmes milieux. Parce qu’actuellement, quelle que soit son extraction ou sa nature ou sa religion, une femme en bave toujours plus qu’un homme. Voilà tout. Et je crois qu’améliorer ce qui se passe aux sommets peut ruisseler jusqu’en bas. C’est ce que l’on a observé avec le mouvement #metoo qui a démarré dans les sphères de luxe, libérant la parole dans tous les autres milieux.

Ensuite, si je ne suis pas militante anti-système, bien que ces idées me séduisent, c’est parce que je fais actuellement partie du système, j’en joue le jeu, je ne vis pas en ermite, en-dehors des lois actuelles et de leurs jeux de pouvoir, et je me trouverais hypocrite de prôner des idées anti-système que je ne vis pas moi-même au maximum. Mon maximum à moi n’est pas de l’anarchie, en tout cas je le crois (je ne m’y connais pas tant que ça) : je vois des débuts de solution, quand ils sont praticables je tente de les emprunter, mes choix de vie sont au plus près possibles de mes convictions, j’essaie de n’écraser personne et de me battre pour que personne ne soit écrasé, et il me semble que si chacun avait la même attention, on ne serait pas loin de l’utopie telle que la voient les anarchistes (et d’autres), mais non, je n’ai pas le courage de faire davantage pour briser le capitalisme et de m’exiler loin des lois des êtres humains (la seule solution, à vivre en grand nombre pour que cela ait une vraie influence, selon moi). Que celles et ceux qui en ont le courage me jettent la pierre, et cessent de me lire à partir d’ici car je ne suis pas à leur niveau d’exigence et les décevrai forcément. Les autres, écoutez-moi encore un peu.

J’ai parlé de la contradiction dont je suis consciente me concernant, mais voici celle que je vois dans le discours des anti-système qui s’éloignent des féministes dès qu’on réclame l’égalité partout, même dans les sphères influentes : nous vivons tous et toutes, oui vous aussi qui avez un discours de casse des sphères de pouvoir et du système capitaliste, dans ce monde tel qu’il est, pas dans un autre, et je trouve hypocrite (désolée) de fustiger ou simplement de lâcher celles et ceux qui réclament l’égalité dans ce monde-ci sous prétexte qu’il est pourri.

Lutter à la fois contre le patriarcat et contre le capitalisme, en même temps, est une tâche que peu, trop peu de gens sont prêts à mener en même temps. Les deux sont intimement liés et je crois qu’on peut commencer par lutter contre le premier, pour ensuite affaiblir le second. Non pas que je crois les femmes meilleures, encore une fois, mais je crois que le capitalisme repose beaucoup sur la domination masculine. Lutter contre l’un, c’est peut-être aussi lutter contre l’autre. Dire qu’il faut impérativement lutter contre les deux en même temps (et donc être féministe sans se battre pour que les femmes accèdent aux postes de pouvoir puisqu’on veut les dézinguer), pour moi, cela revient à dire toujours aux mêmes de rester à leur place et de n’en pas bouger. Cela revient à leur dire : « ah mais attendez, on va inventer tous ensemble un autre modèle sans domination », tout en acceptant encore et toujours, en attendant, les mêmes rapports de domination liés au patriarcat qui a cours depuis des siècles. Laisser, en attendant, les portes du pouvoir et de la décision fermées aux femmes, c’est aussi mettre en attente ces femmes harcelées, blessées, humiliées, à cause de la domination masculine et du patriarcat, qui forme un tout lié entre chaque partie, de la monopolisation du pouvoir aux féminicides, des milieux les plus riches aux milieux les plus pauvres, etc… Combien de femmes allons-nous encore sacrifier, « en attendant » que le pouvoir patriarcal s’effondre ? Ces femmes qui constituent la moitié des personnes de couleur, des handicapé·e·s, des personnes LGBTI, etc…

Certes, j’ai moi aussi envie d’un monde meilleur, et pas que pour moi. Certes, réclamer l’égalité entre tous les êtres humains est un voeu pieu dans le système actuel, et certes il faudrait inventer un autre système… mais réclamer que la moitié féminine de l’humanité soit au moins prise en compte et écoutée autant que l’autre moitié, dans ce système-ci, si pourri soit-il, n’est-il pas une condition nécessaire pour s’entendre, s’écouter, puis oeuvrer pour améliorer les choses ? Tant que certains anti-système renverront aux féministes une image de sottes égoïstes et ambitieuses à la vue courte parce qu’elles osent vouloir briser le plafond de verre et qu’ils souhaitent quant à eux briser tout ce qui se trouve au-dessus de ce plafond, tant qu’ils ne verront pas que si ces femmes se battent pour grimper les échelons ce n’est pas (enfin pas toujours, ne soyons pas angéliques) pour ricaner une fois au sommet, mais le plus souvent pour acquérir davantage de dignité et de sécurité et de liberté au présent, tant que cette incompréhension perdurera, nous serons divisé·e·s donc plus faibles. Comment arriver à un monde plus égalitaire sans se battre pour l’égalité ici et maintenant ? Allez-vous refuser de donner quelques pièces à un SDF sous prétexte que vous réprouvez le système capitaliste ? Non, j’en suis sûre. Alors il faut prêter la même attention aux femmes SDF qui ont besoin de bien plus encore (avez-vous vu le témoignage de cette femme vivant dans la rue et violée 70 fois ? Oui, en France, au XXIe siècle) ? Comment ne pas réaliser que les femmes ont souvent des problèmes spécifiques, que les hommes de pouvoir refusent de voir, ou ne peuvent pas voir ? Les femmes au pouvoir y arriveraient-elles mieux ? Je ne sais pas, mais je crois que certaines, oui, toutes pourries soient-elles, et j’ai vraiment envie de le tenter. Faute de mieux. Eradiquer le patriarcat, avant de s’attaquer au capitalisme et au système de classes. En attendant. C’est vrai, en attendant, j’en ai envie. Et ce n’est pas un désir de place au soleil puisque je ne le réclame rien pour moi, mais cela m’apparaît vital pour beaucoup de femmes… Avant un monde encore meilleur. Un pas après un autre pas. L’important, c’est d’avancer.

(photos de Helen Levitt)

De toute façon, comment arriver à faire bouger les choses en mettant à distance les femmes, précisément, qui veulent elles aussi les faire bouger ? Bouger, ce n’est pas différer. C’est bouger, et faire bouger… A nous d’influer la direction à prendre, pour toujours moins de domination et d’injustices. Pour tout le monde.

partager

De la vitesse

Par Posted on 2 Aucun tag 3

Facebook va mourir. Mourir de sa belle mort dont on ne parlera guère sur Instagram ou Twitter. On y dansera sur sa tombe. Mon analyse est sans faille. Tout est la faute du logiciel. Après 15 jours de faible utilisation, voilà le truc même pas dingue et tout à fait anodin au fond qui va vous arriver : sur vos 5000 amis vous ne recevrez désormais le fil d’actualité que d’à peu près 5 personnes. Vous serez assez content·e d’avoir de leurs nouvelles mais il vous suffirait de leur passer un coup de fil : vous les connaissez assez bien. Quand vous posterez quelque chose, il n’y a plus que ces 5 là qui verront votre article. Certains s’agitent. Cela ressemble aux soubresauts avant l’agonie. Ils postent des articles déchirants. Ils supplient : pour ne pas sombrer, englouti par l’IA, s’il vous plaît, je vous en supplie, commentez-moi, likez-moi, et ainsi je remonterai dans les lignes de code (ou un truc du genre – ils n’y connaissent rien, ils nagent dans une ignorance encore plus engloutissante, ils se débattent dans un océan d’opacité bien entretenu, ils se nourrissent de leur seul pathétisme… et lui-même nourrit le monstre, il grandit et grossit avec notre désarroi). D’autres s’y prennent autrement, ils souhaitent garder leur dignité, ils le croient en tout cas, en ne suppliant personne, en ne gémissant pas, mais en postant des articles à gros caractères ou à idées courtes, les plus polémiques et provocateurs possibles, dans l’espoir que ça buzze, que ce soit partagé, que ce soit commenté, disputé, vilipendé, porté aux nues. Outrer ou rallier, choisissez mais surtout réagissez, et donnez-moi de la visibilité. Mais rien ne fonctionne. Rien à part y passer ses journées entières. Passez-y 24 heures sur 24, réagissez, commentez, likez, suppliez, gémissez, provoquez, et ainsi vous existerez au yeux du logiciel. Vous mourrez heureux. Vous serez le fantôme du web le moins vite oublié : comptez trois jours, environ.

(Si cette image vous parle, c’est que vous êtes déjà un peu sensibilisé·e·s à ce que je vous raconte. Ou si vous avez lu #Bleue, aussi.)

Facebook va mourir parce qu’Instagram est plus efficace. C’est moins fatigant d’exister sur Instagram. Faites une belle photo de votre cappucino et votre chat, cela prend une seconde et ensuite, attendez. On vous aimera. Mais moins longtemps. Fb meurt de sa lenteur – si relative pourtant. Instagram prospère sur sa vitesse. Voir une image et la liker prend un dixième de seconde, avant de passer à la suivante. On peut donc en voir plus. Les voir toutes. Mais il vous faut aussi en faire beaucoup, et beaucoup de stories. Songez à en faire à tout moment de votre vie.

En attendant la mort de facebook ou la vôtre ou les deux, comme vous voudrez, et tant que notre notoriété réseaux-socialesque ne détermine pas encore tous nos droits de citoyen, je vous propose une alternative : allez dans les musées, tout y est plus vivant (tableaux postés ici d’Egon Schiele). Et oh, j’oubliais : lisez des livres. Vous verrez combien on y existe bien davantage. Et plus longtemps. Et vous ferez la découverte d’une chose vertigineuse : la profondeur.

Mais aller dans les musées ou lire des livres, et cotoyer ainsi la profondeur qui remplit l’âme, cela prend encore plus de temps que de lire un article entier sur Facebook. Choisissez votre vitesse.

 

partager

2018 !!!

Par Posted on 2 Aucun tag 1

Nous y voilà ! Je rentre tout juste d’un fabuleux voyage à Vienne, Budapest puis escale à Bruxelles, les yeux et le coeur plein d’étoiles. Je vous en envoie des brassées entières.

Je vous souhaite une excellente année 2018 à vous, amis, amies, lectrices, lecteurs, éditrices, éditeurs, collègues, libraires, bibliothécaires, profs et autres amoureux et amoureuses du livre qui le font vivre sur le terrain. Je commence l’année avec le coeur plein d’espoir et de joie, que j’espère pouvoir partager avec vous par ces quelques mots. Pensées à celles et ceux qui vivent dans la douleur ou la pauvreté. Et défi à celles et ceux qui vivent sans lumière.

partager

« il doit y avoir quelque chose dans les livres… »

Par Posted on 2 Aucun tag 0

Très chère lectrices et très chers lecteurs, je vous souhaite d’excellentes fêtes de Noël et de jour de l’an. J’espère que vous trouvez le temps de cuisiner des petits sablés et de parfaire la déco du réveillon, enfin si c’est pour vous un grand plaisir ; et s’il vous manque encore quelques cadeaux à faire, quoi de plus simple que de vous rendre dans votre librairie préférée ? Offrez des livres, offrez-vous des livres… Ce ne sera alors pas qu’un livre que vous offrirez, mais ce « quelque chose » que découvre Montag dans le Fahrenheit 451 de Bradbury.

« Il doit y avoir quelque chose dans les livres, des choses que nous ne pouvons pas imaginer, pour amener une femme à rester dans une maison en flammes oui, il doit y avoir quelque chose. »

partager

Tranche de vie # 2 : moi, autrice

Par Posted on 5 Aucun tag 0

Pour la première fois, hier, j’ai demandé publiquement lors d’une table ronde qu’on me désigne comme une autrice et non comme une auteure.

Cela a créé un léger remous, mais très bienveillant et curieux. J’ai été amenée à expliquer mon choix. Bien que, sur 7 intervenants cultivés et éclairés il y eut 6 femmes (eh oui, nous parlions de public jeunesse, en musique et littérature…), aucun et aucune en dehors de moi ne connaissait l’histoire de ce mot. C’est pourquoi j’ai eu envie d’écrire cet article, même si je suis loin d’être la première à le faire, pour la faire connaître mieux.

Réhabiliter un mot ancien

Je dois remercier l’autrice Audrey Alwett de m’avoir fait connaitre par cet article ultra-pédagogique et d’une clarté salvatrice les travaux universitaires d’Aurore Evain et d’Eliane Viennot dont je suis en train de lire l’excellent Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin (n’hésitez pas à cliquer sur les liens, tout au long de cet article). Je vous restitue rapidement les choses : le mot « auteure » est un néologisme québécois, créé à un moment où les travaux de Viennot et d’Evain n’étaient pas encore connus. Ces travaux ont la valeur d’une bombe historique : on apprend avec consternation que le mot « autrice » était utilisé très naturellement jusqu’au XVIIe siècle, époque où d’ailleurs c’étaient en majorité les femmes qui écrivaient des best-sellers reconnus et valorisés dans les cercles les plus élitistes, jusqu’au moment où les 40 messieurs de l’Académie Française toute neuve décidèrent gravement que ce mot ne devait plus avoir cours (ce fut loin d’être leur seule décision langagière destinée à invisibiliser les femmes, lisez l’ouvrage d’Eliane Viennot pour en connaître la totalité, de nature grammaticale surtout).

 

Nous sommes nombreuses et nombreux à penser qu’il est tout à fait logique et pertinent de réhabiliter le mot autrice aujourd’hui, maintenant qu’on en connait l’histoire, et que les femmes ont désormais davantage la liberté de le porter, et de le diffuser.

Raisons historique mais aussi phonétique

Mon choix d’utiliser le mot « autrice » ne repose pas seulement sur une raison historique, même si cette raison me paraît difficilement contestable à elle-seule. La raison en est aussi phonétique.

A l’oral, on n’entend pas le « e » à la fin d’auteure. On n’entend pas la femme derrière l’auteure, et donc on ne la voit pas. J’ai pu constater les bienfaits du mot « autrice » hier, lors de la table ronde. A chaque fois qu’était utilisé le mot « auteure », je reprenais, un peu gênée d’interrompre le cours de la discussion, en soufflant « autrice ». Voici ce que cela a changé : au début, nous, les intervenants, avons tous été présentés comme « les auteur(e)s présents », et à la fin, comme « les auteurs et les autrices présents » (notons qu’avant que l’Académie Française en décide autrement, on écrivait et disait « les auteurs et les autrices présentes », suivant la règle de proximité qui prévalait). Si ce débat avait eu lieu à la radio, les auditeurs et les auditrices auraient pu ne se représenter que des hommes intervenants, au début, et auraient a contrario, à la fin, été invités à se représenter des hommes et des femmes sous le costume des auteurs et des autrices, ce qui aurait fait exister ces dernières bien davantage dans les esprits.

Le terme générique d’auteur pour toutes et tous utilisé depuis plus de 3 siècles, qui est loin d’être neutre mais bien masculin, oblige le cerveau humain à se représenter par réflexe un homme sous le costume de l’écrivain. La femme écrivain n’en est plus qu’une particularité… invisibilisée. Le terme d’« auteure »,  qu’on entend encore « auteur », ne résout pas grand-chose. Il est alors très très facile de sous-représenter les autrices dans les médias (ou dans les prix littéraires) sans que cela ne choque personne, pas même les femmes, conditionnées depuis toute petites à se représenter en premier lieu un homme derrière l’auteur ou l’écrivain.

(Cette histoire de termes masculins considérés comme termes neutres donc génériques, ainsi que de masculin qui l’emporte sur le féminin parce que c’est comme ça, a été inventée bien après l’entreprise de purification de la langue par l’Académie Française, pour continuer à nous faire admettre l’inconcevable, alors qu’au VIIe et au XVIIe siècle, les choses étaient plus claires : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte », affirme le père Bouhours en 1675. « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle », complète en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée).

Un autre évènement récent m’amène à penser que le terme « auteure » est un piège. Au sein d’une maison d’édition où une grande majorité de femmes travaille, la plupart féministes confirmées, cette phrase a pu passer à l’écrit, destinée à être imprimée, et me désignant ainsi : « du même auteure, etc… ». Comment est-ce possible ? Ca l’est parce qu’à l’oral, l’oreille n’en est pas le moins du monde écorchée. Heureusement, on a pu rattraper le coup et l’honneur est sauf ! Mais, puisque l’erreur est humaine, aidons l’humain à ne pas se tromper avec des termes sans équivoque, puisqu’ils existent.

Une novlangue ?

Certains accusent les féministes de vouloir mettre en place une novlangue. Je les invite à relire 1984 de George Orwell. La novlangue d’Orwell supprime des mots pour en supprimer l’idée même, dans le but d’opprimer la population. La pensée s’en trouve réduite ; plus on réduit les finesses du langage, moins les gens sont capables de réfléchir, et plus ils raisonnent à l’affect. La mauvaise maîtrise de la langue rend les gens stupides et dépendants. C’est exactement ce qui s’est passé à partir du XVIIe siècle où commencèrent à être attaqués les termes d’autrice, de philosophesse, d’amatrice, de professeuse, d’ambassadrice etc… C’est le concept de femme intellectuelle qu’on voulait rayer de la pensée de tous.

En voulant réhabiliter ces termes, ou pourquoi pas en voulant en inventer de nouveaux, on ne fait qu’enrichir le langage et donc enrichir la finesse de la pensée. Ce faisant, on rend visible ce qui ne l’était plus ou pas. Et on n’opprime strictement personne.

Pour aller plus loin

Au fait, lisez l’excellent Ni vues ni connues du collectif Georgette Sand, qui vient de paraître, et qui réhabilite 75 personnalités féminines inconnues car invisibilisées. Le pitch, auquel j’adhère totalement : Georgette Sand défend l’idée qu’aujourd’hui on ne devrait plus s’appeler George pour être prise au sérieux. Le collectif s’attache à déconstruire les stéréotypes, à renforcer la capacité d’émancipation des femmes et à améliorer leur visibilité dans l’espace public afin que dès l’enfance, les filles puissent connaître la diversité de celles qui composent ce monde. 

Petite réflexion-interrogation-aparté en sus : à peu près 50% des Français sont des françaises. Ecrire ne nécessite pas de force virile ou de compétence mâle particulière qui ferait que les hommes seraient plus habilités à le faire. Or, demandons-nous sérieusement pourquoi seulement 37% de femmes sont publiées en littérature générale (je suppose que vous comprenez que parmi les réponses auxquelles je pense ne figure pas celle qui sous-entendrait plus ou moins que les femmes sont moins compétentes ou intelligentes que les hommes…). En littérature jeunesse, cependant, domaine assez méprisé par l’élite et les médias, les femmes publiées sont très majoritaires. Il serait pourtant d’une logique imparable que dans chacun de ces deux domaines 50% soient des auteurs et que 50% soient des autrices. Et inversement !

partager