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« Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire pour certains. »

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Au creux de ce mois d’aout languissant où ceux qui ont la chance de prendre des vacances instagrament leurs photos de ciels bleus, où ceux qui travaillent en sont si contrits qu’ils se font les plus petits et les plus silencieux possibles, où les portraits des quotidiens d’information ne voient plus qui interviewer d’autre que des champions du monde de tricot ou de lancer de palourdes, au milieu de cette langueur poissarde où je mobilise toute mon énergie pour finir mon tome 3 du Grand Saut, j’ai tout de même envie de briser mon silence de tour d’ivoire afin de vous conseiller deux romans hyper stimulants car parlant de lumières dans la nuit… histoire de ne pas s’endormir.

C’est que j’ai lu, dernièrement, une dystopie et un récit (post-)apocalyptique, tous deux très réalistes et frappants. Tous deux excellents.

La servante écarlate de Margaret Atwood est un récit hélas « ordinaire » au vu de ce qui se pratique ou s’est pratiqué dans de trop nombreuses contrées du monde, au vu de ce qui se trame dans les esprits d’hommes de pouvoir – aux bouffées de pouvoir délirantes – autant Trumpiens que Strauss-Kahniens… On aperçoit au sujet de ce roman d’anticipation tout ce qui est problématique à le qualifier de « féministe ».
Ce qualificatif est juste car il donne le point de vue d’une femme opprimée dans une dictature « ordinaire », point de vue trop peu souvent écouté. Cette voix est exprimée et écoutée dans sa spécificité de femme. C’est si rare que le faire est un geste féministe.
Mais c’est précisément en lisant ce roman qu’on aimerait que le mot féminisme n’ait pas à exister. Le féminisme existe au sein des droits humains à cause de la spécificité des violences faites aux femmes, et surtout à cause du silence souvent apposé comme un voile sur celles-ci. Comme si elles avaient moins d’importance.     Parlons de guerre mais pas des viols ou kidnappings. Parlons de drames de la passion mais pas de meurtres. Parlons droits du foetus mais pas droits des femmes à disposer de leur corps. Parlons contraception, règles, conception, mais pas aux hommes. Parlons indécence ou provocation seulement s’il s’agit du corps des femmes. Parlons impulsions et besoins naturels seulement s’il s’agit du corps des hommes. Parlons culture au cours des siècles mais surtout de celle faite par les hommes. Parlons culpabilité, seulement aux femmes, etc, etc…
La servante écarlate, récit d’abord droit-de-l’Hommiste (terme totalement impropre jusqu’à la majuscule que j’utilise ici « pour rire »), qui ne nie pas ces problèmes ordinairement passés sous silence hormis dans les cercles féminins (et encore), qui au contraire les exprime tout haut à la face du monde mixte, est donc hélas forcément féministe ; mais la prière constante faite au fil de ces pages, c’est de ne plus penser le féminisme comme se juxtaposant aux droits humains en en brouillant le discours, mais comme en faisant partie intégrante….
Ainsi, dirait-on, le ventre des femmes ne serait l’affaire de tous que dans les affaires publiques, sociales et politiques ? Dans le domaine intime et littéraire, surtout si l’on adopte le point de vue d’une femme, ce ne serait plus « qu' »une affaire féministe ? Pensant cela, n’est-on pas déjà au coeur de cette dystopie ? C’est la force stimulante de ce récit : sa réception même et les étiquettes qui lui sont apposées montrent à quel point l’anticipation est proche, voire déjà actuelle. De façon abyssale, ce roman est reçu dans une société qui penche dangereusement vers ce qu’il dénonce.
Ecoutons l’autrice, qui exprime cela très bien : « On a souvent qualifié La servante écarlate de « dystopie féministe » mais ce terme n’est pas strictement approprié. Dans une dystopie féministe pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. Elle comporterait une structure à deux couches : la supérieure pour les hommes, l’inférieure pour les femmes. Mais Gilead est une dictature de type classique : construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis les strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes, jusqu’au bas de l’échelle où les hommes célibataires doivent servir dans les rangs de l’armée avant de se voir attribuer une Ecofemme… »

La dystopie racontée n’est en effet pas féministe, seulement représentative d’une réalité et d’un danger possible aujourd’hui, et seulement racontée du point de vue de Defred, et non de Nick, par exemple. Comme si 1984 était raconté par Julia au lieu de Winston. Et, peut-être encore davantage : comme si le 1984 revisité par Sansal se penchait sur le sort des femmes dans la société qu’il a imaginée, où les femmes sont invisibilisées jusque dans le récit (ce qui ne peut donc pas être un reproche littéraire car extrèmement efficace).

Concernant l’édition que je possède de La Servante Ecarlate, édition de 2015, l’ironie exceptionnelle, énorme, presque comique si elle n’était triste, réside dans le fait que l’éditeur a « oublié » que Margaret Atwood était une auteure ou une autrice, comme on voudra. Pour cette édition, elle est un auteur… et est ainsi invisibilisée en tant que femme.

Abyssal, disais-je.

 

(Pour information : référence à la déclaration des droits humains, articles 27 et 28, stipulant que l’un des droits fondamentaux de l’individu est de prendre part librement à la vie culturelle et que nous avons tous la responsabilité de veiller sur les intérêts moraux de chacun. L’un de ces droits moraux fondamental est d’être au moins reconnu pour ce que l’on est. Etre reconnue comme étant une femme qui fait oeuvre littéraire – donc une auteure, néologisme récent, ou une autrice, terme qui était utilisé au XVIIe siècle avant d’être « effacé », pour les sources c’est ici -,  c’est l’un de ces droits. Que dirait un romancier, un homme, si on le qualifiait de romancière ? Que dirait-il si du jour au lendemain on décidait d’interdire le terme « romancier » pour n’autoriser que celui de « romancière » ? Et s’il se révoltait, qu’on lui rétorquait que « romancière » est le nouveau terme neutre utilisable pour tout le monde, parce qu’on en a décidé ainsi ? Militer pour les droits humains, ce n’est pas désirer être englobée dans des termes qui aujourd’hui sont dominants et considérés comme neutres alors que ce n’était pas le cas hier, c’est aussi militer pour que cesse l’invisibilisation des femmes dans tous les domaines, sous forme de réécriture de l’Histoire. La pseudo neutralité de la langue française qui ne s’exprimerait que par des termes masculins n’est rien d’autre qu’une tentative d’invisibilisation de termes féminins qui existaient pourtant… donc d’invisibilisation des femmes).

Voici, pour finir sur ce roman, des phrases qui m’ont frappée, que je cite ici bien qu’elles ne rendent pas justice à la grande subtilité du récit.

Sur ce à quoi on s’habitue si facilement, ce à quoi on est déjà habitués, habitude dont profitent tous les conservateurs de tout poil (aiguisons notre regard critique, encore et toujours) :

« L’ordinaire, disait Tante Lydia, c’est ce à quoi vous êtes habituées. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps. Cela deviendra ordinaire. »

Sur les arguments « naturalistes » qu’on nous oppose avec une candeur désarmante :

« On ne peut pas tromper la Nature, dit le Commandant. La Nature exige la variété, pour les hommes. C’est logique, cela fait partie de la stratégie de la procréation. C’est le dessein de la Nature. » Je ne dis rien, et il poursuit : « Les femmes savent cela d’instinct. Pourquoi achetaient-elles tant de vêtements différents, dans l’ancien temps ? Pour donner l’illusion aux hommes qu’elles étaient plusieurs femmes différentes. Tous les jours une femme nouvelle ». Il dit cela comme s’il y croyait. Peut-être y croit-il, peut-être pas, ou peut-être y croit-il sans y croire. Impossible de savoir ce qu’il croit.
Je dis : « Alors, puisque nous n’avons plus plusieurs vêtements, vous avez tout simplement plusieurs femmes »; c’est ironique, mais il ne s’en rend pas compte.
« Cela résout un tas de problèmes », dit-il, sans ciller. »

Sur les petits arrangements libéraux :

« Nous pensions que nous pouvions faire mieux.
Je répète : Mieux ? D’une petite voix. Comment peut-il penser que ceci est mieux ?
Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire pour certains. « 

 

L’adaptation en série est très, très réussie, autant du point de vue esthétique (ambiances et lumières à la Rembrandt) que narratif, que du jeu des acteurs.

*******

 

Ensuite j’ai lu un autre chef d’oeuvre. Dans la forêt de Jen Hegland (merci à V.V. pour le conseil).

Je n’oublierai pas Nell de si tôt. Eva non plus, mais Nell, par sa narration, existe si fort… La narratrice écrit au présent, première personne, et elle a 17 ans. S’il avait paru initialement en France, ce roman l’aurait peut-être été en « littérature jeunesse ». Et aurait sans doute été moins consacré. Publié en 1996 aux Etats-Unis où son succès fut éblouissant, aux dires de l’éditeur, il ne parait ici que cette année. Pourquoi avoir attendu vingt ans pour le traduire ?  Ce récit est pourtant d’une force aussi puissante que La route de Cormac Mac Carthy écrit et traduit dans la foulée dix ans plus tard, et mériterait d’être au moins aussi connu. Il s’en différencie, de beaucoup, par sa sensualité, quand La route se distingue par sa noire aridité. Route ou forêt, après tout, il faut choisir. Nell et Eva, dans un contexte post-apocalyptique, elles, choisissent de ne pas partir. Au lieu d’un road-trip poignant nous avons donc un Nature Writing étreignant. Et c’est superbe, prenant, envoutant… C’est réaliste et saisissant. C’est beau et vivifiant. C’est une formidable ode à la vie.

« Quand je me suis réveillée, la lune était blanche, la clairière enveloppée du velours infini d’une nuit d’été, et le seul feu que je distinguais était le flamboiement distant des étoiles. »

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« On ne remarque pas où est la clef »

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« Toutes les familles heureuses se ressemblent ; mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon. »

Viens de terminer le splendide Anna Karénine de Tolstoï, que j’ai lu avec délices. Les tourments de l’âme et du coeur y sont scrutés avec une acuité, une finesse et une humanité exceptionnels. Comment oublier Anna, Vronski, Lévine, Kitty, Stepan, Dolly, Karénine, Serge, et la foule de personnages secondaires qui gravitent autour d’eux ? Si Anna est bien sûr très frappante dans son mépris des conventions, j’ai beaucoup aimé le personnage de Lévine, particulièrement attachant dans une autre forme de droiture, qui apparaît également à contre-courant de la bonne société. Tous deux forment au final, pour moi, le vrai couple de ce chef d’oeuvre, bien que ne se rencontrant qu’une fois (et ce qui se passe entre eux est révélateur), en tant qu’individus en recherche constante de vérité, contre le flux de leur époque.

Il m’en restera, non pas un éblouissement stylistique (tel que j’ai pu en connaître chez Dostoïevski), mais des scènes très fortes en mémoire et, bien sûr, une façon toute nouvelle et sans doute indélébile de voir désormais les gares et les trains.

Les bons romans se reconnaissent sans doute à cela : à l’empreinte durable qu’ils laissent en nous…

Il est instructif de lire l’une des critiques qui furent écrites à l’époque de la parution du roman :

« Il (le roman) n’a pas d’architecture. On y voit se développer côte à côte , et se développer magnifiquement deux thèmes que rien ne réunit. Comme je me suis réjoui de voir Anna et Lévine faire connaissance ! Convenez, c’est l’un des meilleurs épisodes du roman. Vous aviez là l’occasion de réunir tous les fils du récit et de lui assurer un final harmonieux. Vous ne l’avez pas voulu, c’est votre affaire…»,

ce à quoi Tolstoï répondra :

« Je suis fier au contraire de son architecture, les voûtes se rejoignent de telle manière qu’on ne remarque pas où est la clef… »

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les traces où s’inscrit Traces

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A l’occasion du prix des écoliers des Imaginales décerné à Traces, je me permets quelques mots à propos de ce récit.

Les Imaginales 2017

Ce roman très court paru il y a presque un an, peut-être de par son petit format, trouve jusqu’ici peu d’échos dans la presse ou dans la blogosphère : peu d’articles lui ont été consacrés, alors que son sujet est d’aussi grande importance que celui de #Bleue, et tout aussi actuel, voire davantage. Il y est question cette fois de logiciels prédictifs et toujours de surveillance généralisée. Un mélange de Snowden, de Minority report et de Person of Interest, avec un zeste de 1984, comme d’habitude, mâtiné d’un soupçon d’ambiance à la Fred Vargas (avec un Adamsberg au féminin), sous les ombres de Jean-Claude Izzo ainsi que du Fugitif qui planent quelque part, dans une structure de tragédie en 24h, ponctuée de coupures de presse presque vraies, le tout adapté pour les enfants de 10 ans et plus… cela peut paraître un peu ambitieux, et ça en a peut-être dérouté plus d’un. En tout cas j’ai pu avoir cette crainte. Voilà pourquoi je suis si heureuse quand le public visé, des petits gamins de dix ans à peine, comme les écoliers d’Epinal qui ont plébiscité Traces, ont l’air de tout comprendre simplement et d’apprécier l’histoire comme elle vient. Quel bonheur !

Et qui sait, ce court roman qui ne paie pas de mine creusera peut-être sa place peu à peu, tout doucement mais sûrement.

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désordre et nuit

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Dans l’ordre, voici mes deux dernières lectures, peu nombreuses par manque de temps :

D’abord, après mon coup de coeur sur D’après une histoire vraie, j’ai eu très envie de lire le roman dont Delphine de Vigan parle beaucoup dans D’après… : Rien ne s’oppose à la nuit.

Le talent de Delphine de Vigan ne se dément pas, dans ce roman où elle choisit, exercice périlleux, de raconter sa mère. Elle y parvient avec force et émotion. Elle sait nous capter et nous fait aimer à la fois le sujet et la narratrice, aux intranquillités si humaines. J’ai cependant beaucoup moins aimé que D’après une histoire vraie qui manipule le lecteur avec une virtuosité jouissive, et qui joue avec le genre de l’autofiction qui, ici, est brut et pur, et en ayant beaucoup lu d’autofiction à une période, j’avoue en avoir fait un peu le tour et en avoir éprouvé les limites… tout comme Delphine de Vigan je suppose, qui a eu besoin de jouer avec le genre après ce roman-ci.

Puis je me suis lancée dans Dans le désordre, de Marion Brunet.

Je n’avais encore jamais lu Marion, que je connais un petit peu, et je ne regrette pas de m’y être mise ! J’ai beaucoup aimé ce roman qui dépeint des jeunes gens aux idéaux forts voire absolus, et qui en éprouvent douloureusement les limites. Ce qui est beau c’est qu’aucun jugement n’est porté sur personne, aucun stéréotype n’émerge, et il n’y a pas les méchants et les purs qui s’opposent de façon manichéenne. Bien qu’écrit à la troisième personne, on reste à hauteur de la jeunesse comme si nous étions ces jeunes, et c’est une bouffée d’air frais, puisque c’est juste. La relation amoureuse en particulier est admirablement dépeinte, dans toutes ses dimensions, et le beau Basile existe tellement ! Marion n’évacue pas les incohérences de Jeanne, notamment dans une scène sans concession avec une SDF, qui rattrape tous les agacements que j’ai pu avoir concernant ce personnage issu de milieu favorisé. Bref, c’est subtil, fin, beau, cela prend enfin les jeunes gens pour de vrais êtres humains qui existent et en ont le droit, et qui le réclament avec force sans trouver la légitimité pour le faire. C’est une tragédie contemporaine telle qu’on en lit peu : eh oui, il existe encore de vraies histoires en ce monde, et autant de romans à écrire pour les faire connaître.

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lectures amies

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Bien que débordée, je prends le temps de vous parler de mes dernières lectures – le rendez-vous de ce blog que je trouve incontournable, et je veux m’y tenir. Partage oblige !

D’abord parlons des amies. De celles qui, par exemple, alors que vraiment à l’ouest je n’avais même pas capté que le salon, situé à l’est, d’ailleurs, où j’étais en dédicaces, se trouvait à 20 minutes de chez elle, ELLE l’avait capté, en suivant le cours de mes déplacements via Facebook. Et en plus, ELLE est venue me voir par surprise (belle surprise), et a même passé toute la matinée avec moi. Par un hasard fou j’avais son bouquin dans mon sac (j’ai l’air de toujours vous raconter des choses incroyables, des coïncidences proches du paranormal, et pourtant… Toute vie est un roman si l’on sait voir et accueillir les signes qu’elle offre). J’étais donc en train de le lire, et l’ai fini dans le train juste après l’avoir vue, elle. Ca a donné une saveur particulière à ma lecture. Quel livre ? Celui-ci :

L’intranquillité de Marion Muller-Colard, est un essai proche de l’auto-fiction, comme sait si bien le faire Marion (L’autre Dieu était une véritable réussite dans le genre). Celui-ci est plus court, mais tout aussi fulgurant, avec des phrases du style : « On ne peut que consentir et espérer qu’on s’en tire », qui me réjouissent diablement – oups pardon, car ici il est question de Dieu, d’Evangile parfois, de religion en tout cas, c’est de là que part sa réflexion de croyante, mais cette réflexion parle à tout le monde, même les mécréants comme moi. De plus en plus, moi, je ne vois pas où est la différence entre un croyant et un non-croyant ; on est juste névrosés autrement !… Mais intranquilles de la même façon. Et si on ne se reconnait pas forcément entre athées ou croyants, je crois bien qu’on se reconnait assez vite entre intranquilles – de cette belle intranquillité dont parle Marion.

Et puis il y a cette autre amie que je ne connaissais pas seulement deux jours auparavant. J’espère qu’elle ne s’offusquera pas que je l’appelle déjà « amie », mais je ne saurais l’appeler autrement après avoir discuté avec elle, et surtout après avoir eu l’idée de lire son tout petit roman Lettres d’un mauvais élève, sur le lieu du salon du livre où nous étions toutes les deux.

Bon, eh bien, Gaïa Guasti, en quelques pages, m’a cueillie par surprise. J’ai commencé à avoir les larmes aux yeux page 35, pour pleurer pour de bon en dernière page. Oui oui, en plein salon du livre ! Bon bon je me suis vite ressaisie. Mais ensuite je suis allée lui en parler. Et là bam, on s’est toutes les deux mises à pleurer en même temps. Mais oui mais oui, en plein salon du livre ! N’est-ce pas là une belle rencontre d’intranquilles ? Amie, donc.

Ces deux lectures-là sont venues juste après ma lecture des 3 premiers tomes d’Elena Ferrante, qui nous narre l’histoire de deux amies, justement, et pour ce qui est de l’intranquillité, on est servis là aussi ! L’amie prodigieuse, qu’en ce moment je recommande à tout le monde, même si ce best-seller est loin d’en avoir besoin.

Le premier tome est une véritable pépite. L’enfance et l’adolescence dans le Naples des années 40-50 sont évoquées avec une beauté, une pureté et une cruauté très très réussies. Les deux autres tomes sont plus inégaux, mais c’est peut-être personnel : le long séjour à la plage du tome 2 a fini par m’ennuyer, et l’amour pour le très inconstant Nino a fini par m’agacer. Mais c’est secondaire. Ce qui est passionnant, c’est l’évolution de ces deux femmes brillantes, à l’intelligence aiguisée, mais au parcours si différent, qui tentent de s’en sortir dans une Italie largement sexiste, chacune à leur manière. Le troisième tome est plus politique, notamment concernant le féminisme. Les freins de toutes sortes opposés à ces deux amies sont décrits de manière très subtile. De plafonds de verre en plafonds de verre, elles s’y cognent, s’endorment en-dessous quelques temps, avant d’y créer des brèches pour s’y faufiler. C’est passionnant. J’espère que de nombreux hommes ont lu ou liront ces romans… Car ces récits d’initiation aux héros masculins que nous, lectrices femmes, nous avons avalés en quantité astronomique dès le lycée, sont peu connus dans leur versant féminin… parce que les hommes les jugent souvent inintéressants. Comme si cette moitié d’humanité n’était pas eux. Ce qui est profondément injuste, et triste. Certains hommes traversent ainsi leur vie en disant qu’ils ne comprendront jamais les femmes. Les pauvres.

Et comme tous les fans, j’attends la traduction du tome 4 avec impatience, même si je m’en défends en prenant des airs détachés…

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dernières lectures

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Retour du salon du livre de La Ferté-Bernard ! Classes très bien préparées et intéressées, enseignants passionnés et logistique impeccable de la part des organisateurs. Merci beaucoup à Loïc, Sylvia, Stéphane, Gaëlle et tous les autres. J’ai été très contente de revoir, comme à chaque fois, Carl Norac et Gilles Bachelet, et ce fut avec plaisir que j’ai revu ou fait connaissance avec d’autres belles personnes créatives : auteurs, illustrateurs ou bédéistes. Merci également pour les messages sous forme de tweets des élèves, pour leurs exposés, leurs saynètes, et pour leurs sourires et regards pétillants.

(Jolie boîte à tweets, autour de mon roman L’été où je suis né)

Mais je l’avoue (dois-je en avoir honte ?), malgré tous ces bons moments ponctués de délicieux toasts aux rillettes du Mans, je n’avais qu’une hâte : pouvoir me retrouver au calme pour finir de lire mon roman en cours. C’est tout le pouvoir des livres !

J’ai donc terminé avec avidité un gros pavé : Purity de Jonathan Franzen.

 

J’ai voulu le lire car j’avais lu quelque part qu’il parlait de transhumanisme, thème qui m’intéresse, mais en réalité il n’en a été question que de la page 640 à la 643. J’ai alors pensé à Mon Grand Saut et à cette chose bizarre : certains ont dit que j’avais voulu y parler de djihadisme… alors que mon roman ne contient en tout et pour tout qu’une réplique provocatrice à ce sujet… Purity, ainsi, ne parle pas du tout de transhumanisme, mais  de la lutte entre journalisme classique et lanceurs d’alertes sur des plateformes du genre de wikileaks, il parle de mères folles et de pères absents, d’émancipation familiale et historique, d’argent et de choix radicaux, de meurtre et de pureté criminelle, de mensonges et de Vérité. Et simplement il prend la liberté de raconter une histoire, juste une histoire, qui gravite pour beaucoup à Berlin,  se baladant sur le fil du temps et sur la crête du Mur (étrange que je me sois retrouvée à Berlin en vacances improvisées, pile quand j’ai compris que ce roman s’y situait). Il est d’une densité qui est celle de la vie. Ce roman m’a plu aussi parce que Franzen se met dans la peau de plusieurs personnages qui chacun raconte sa version, et j’adore les récits choraux ou polyphoniques. Le style est d’une extrème simplicité, sans esbroufe (à part quand c’est un aspirant écrivain qui raconte sa partie, et le changement de style, presque ampoulé, est très bien vu). Et surtout, c’est un véritable page-turner, qui m’a tenue en haleine, avec ce vrai plaisir de lecture qui fait juste espérer un moment de libre pour le retrouver. Je n’oublierai pas de sitôt Purity (dite Pip comme dans Les Grandes Espérances), ni Andreas Wolf en double troublant de Julian Assange.

 

Juste avant, j’ai lu un autre excellent roman, qui m’a aussi tenue en haleine, peut-être même davantage. Il s’agit de D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan.

 

De Vigan connaît ses classiques, et ne vous y trompez pas, dans ce roman-ci il s’agit des oeuvres de Stephen King ou de Chuck Palahniuk, même si les romans cités, ceux que lit l’héroïne, sont issus du mainstream français. C’est ce mélange et cette absence de frontière élitiste que j’ai beaucoup aimés. Avec audace, elle n’hésite pas à jouer la carte de l’autofiction à la Christine Angot, pour mieux le tordre et l’interroger. C’est une réflexion passionnante sur ce qu’est un écrivain, ce que c’est d’écrire, ce que c’est de s’exposer. Mais aussi ce que c’est de jouer avec son lecteur, aussi bien et même mieux que ne se trouve (ou ne se croie) manipulée la narratrice. C’est tout le génie de ce livre : le trouble qu’il inspire, les frontières entre le réel et la fiction qui bougent, s’effondrent, se reconstruisent, dansent et explosent. Quand on est écrivain soi-même, c’est encore plus fascinant. On peut tous connaître, dès qu’on a un tout petit succès, ces personnalités à l’abord amical à première vue, mais très inquiétant par la suite – mais l’inquiétude ne vient-elle pas du doute que nous avons alors d’être apprécié simplement pour soi-même ? On ne peut alors qu’interroger la réalité. C’est donc un roman passionnant, d’une maîtrise bluffante, doublé d’un immense plaisir de lecture. Un coup de maître.

Encore avant j’avais lu Petit Pays de Gaël Faye.

 

 

Je dois avouer une légère déception après tous les éloges que j’en avais lus. Le style en est très simple et j’en attendais peut-être quelque chose de plus « écrit », en tout cas un style qui m’aurait davantage emportée. Mais cette simplicité a peut-être été choisie pour coller avec un récit qui reste la plupart du temps à hauteur d’enfant, même si c’est l’adulte qui se souvient et qui raconte. J’ai  été très intéressée par cette histoire qui plonge peu à peu mais inéluctablement dans le génocide des Tutsis au Rwanda et au Burundi. Cette histoire liée à la famille du narrateur est poignante, racontée sans pathos, avec immensément de pudeur et un recul remarquable, et courageux. La fin est très belle et terrible, bien trouvée (bien amenée si elle s’inspire du réel), et très romanesque. C’est ce sens du romanesque, que l’on sent dans ce premier roman, qui apparaît extrêmement prometteur.

Pour me documenter afin d’écrire mon roman en cours, j’ai lu Patients de Grand Corps malade, sans savoir qu’il avait été adapté en film, je l’ai su juste avant sa sortie.

 

 

J’ai en effet appris pas mal de choses sur la vie en centre de rééducation. Je pense que ce roman n’a rien de présomptueux et GCM n’avait pas d’autre prétention que d’apporter un témoignage, je crois. On y découvre le sens des mots et le plaisir de les manier, qui se retrouve dans ses textes de rap, mais il y manque un peu ce sens du romanesque qu’a Gaël Faye. Cela donne un livre plaisant, intéressant, et plein de vie et de dérision, voire d’humour.

Et enfin j’ai lu le premier livre de mon grand ami Adda, également sur le thème du handicap, Comme sur des roulettes.

 

 

C’est un bonheur de retrouver par écrit sa verve et sa légèreté, son auto-dérision, son humour et son positivisme. Ce récit a quelque chose de beaucoup plus touchant que Patients et d’encore moins présomptueux, d’abord parce qu’il ne se finit pas « bien », dans le sens où le narrateur ne guérit pas, même partiellement, ensuite parce qu’il recèle une philosophie de vie mieux ancrée et plus vivante. C’est un récit sans doute plus maladroit que Patients, mais en cela plus intéressant, car échappant à tout attente et à tout stéréotype. En bref, j’ai préféré sa posture, avec l’unique prétention d’échapper une bonne fois pour toutes aux regards trop insistants ou dérangeants. Posture digne, courageuse, souvent drôle, et surtout non dénuée de charme.

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