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Le royaume de Kensuke

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Mon fils de 13 ans devait le lire pour le collège. Au départ, comme pour toute lecture scolaire, alors que c’est un grand lecteur par ailleurs, il trainait la patte, puis finalement après un début poussif il l’a dévoré à toute vitesse, avant de me dire très sérieusement : « maman, il faut que tu le lises ». Moi aussi je trainais un peu la patte, je ne suis vraiment pas fan des histoires d’île déserte (il faudra que je raconte un jour une anecdote-mésaventure-traumatisme quand j’étais enfant, avec l’un de ces romans-île-déserte), mais j’ai été attirée par les illustrations de François Place, dont pour le coup je suis archi-fan sans réserve.

Voilà comment je suis tombée dans Le royaume de Kensuke de Michael Morpurgo.

Au début, je ne fus pas très rassurée. OK, voyage, escales, naufrage, solitude, difficulté à survivre, j’avoue ne pas avoir été passionnée et je craignais l’ennui jusqu’à la fin. Encore une fois ce furent les illustrations qui sauvèrent ma lecture et lui donnèrent du relief. Au début la mère du héros, si peu stéréotypée, m’accrocha tout de même un peu. Peut-être aussi le fait que le héros me faisait penser à mon propre fils !

Puis arrive Kensuke.

Dès ce moment, les choses deviennent passionnantes. D’un seul coup, j’ai été immergée. Alors seulement j’ai réussi à m’identifier et à me rappeler ma propre vie sur une île (j’adore les îles, mais quand elles sont peuplées), et peu à peu je me suis attachée à ce couple improbable d’amis qui s’apprivoisent, et à l’histoire pas si incroyable de Kensuke, mais tellement humaine. Ce roman est riche en émotions, en réflexion, en humanité et en mémoire historique. Le jeune héros est dépeint avec amour et respect. J’aime quand on sent l’amour de l’écrivain pour son héros. C’est pour moi un premier indice d’un excellent roman jeunesse. Et c’en est un, indubitablement.

Et puis un matin, mon fils posa son regard sur notre étagère de livres et pour la première fois il remarqua : « tiens, on a un livre sur Hokusaï ? ». Rien que pour cela, et parce qu’ensemble nous allons pour la première fois contempler les 100 vues du Mont Fuji (que je compte parmi les plus grands chefs d’oeuvre, en tout cas de mes préférés), j’ai envie de remercier Monsieur Morpurgo. Aussi, c’est ce que je fais : merci.

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Notre vie dans les forêts – et dans le monde d’ici et maintenant

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C’est ma formidable libraire Chloé (de la non moins formidable librairie Poivre d’âne de La Ciotat) qui m’a conseillé ce roman de Marie Darrieussecq, sachant pertinemment, la filoute, que j’y trouverais des échos avec mes propres questionnements.

C’est précisément pour cette raison que ce fut une lecture déroutante. Marie Darrieussecq s’immerge dans un univers d’anticipation, de façon personnelle et audacieuse. Elle le fait  très différemment d’un Boualem Sansal ou d’un Houellebecq, que je cite parce que ce sont eux aussi des auteurs issus de la littérature générale contemporaine « traditionnelle », et qui ont commis des incursions dans ce genre littéraire. Incursions qui, grâce à leur réputation d’auteurs « sérieux » ont été publiées en littérature générale et non dans des collections spécifiques (vite considérées comme des sous-genres, malheureusement). J’en profite pour saluer cette toute nouvelle diversité rafraichissante qui rejoint peu à peu, ainsi, la diversité traditionnelle que l’on connaît en littérature jeunesse. C’est une ouverture et un appel d’air bienvenus ! (il est difficile de ne pas voir que la littérature générale est en pleine mutation, et s’inspire de plus en plus des usages très vivants et diversifiés de la littérature jeunesse).

Dans le genre de l’anticipation, l’univers futuriste imaginé est souvent expliqué dans tous ses aspects, ce qui je l’avoue m’ennuie parfois. Les visions que l’on a ou que l’on lit se suffisent parfois à elles-mêmes. Des intuitions… (Philippe K.Dick savait très bien faire cela : mettre en scène ses visions sans rien expliquer ou presque). Marie Darrieussecq contourne ce qui, peut-être, l’ennuyait aussi, par une pirouette narrative assez maline : sa narratrice ignore tout de ce qui lui arrive. Même la fin n’explique pas réellement chaque pan de sa vie et de son monde. En tout cas cette fin m’aura laissé de nombreuses interrogations sur l’univers que je découvrais peu à peu sous la plume de Viviane, la narratrice.

Dans cette narration balbutiante, hésitante, impertinente, urgente, très peu descriptive, aucunement explicative, beaucoup de thèmes sont abordés, implants, cliquage permanent sur le Net, inégalités sociales, trafic d’organes, surveillance généralisée, endormissement des esprits, présence d’androïdes, thèmes qui révèlent une vision futuriste uchronique globale hélas possible, et déjà beaucoup imaginée ailleurs. Ce qui est nouveau (pour moi, via mes lectures), et qui a peut-être donné les premières visions de Marie Darrieussecq qui l’ont amenée à l’écriture de ce roman, c’est la présence des Moitiés. Ce qui se joue, avec ces Moitiés qui ressemblent en tout point à l’humain d’origine, gardées à l’état de légumes dans des centres, c’est le trouble du miroir, ne plus savoir qui est qui, qui l’on est vraiment, c’est l’attachement à ce qui a peu de vie, c’est se raccrocher, au sein de vies ternes et dématérialisées, à ce qui nous ressemble en terme d’humanité. C’est se leurrer sur ce que cela nous apporte, ou nous prend. C’est d’autant plus troublant que la Moitié de la narratrice s’appelle Marie comme l’écrivaine. Qui est le double de qui ? Mon interprétation personnelle : les Moitiés, c’est l’autre côté de l’écran, sur le Net, d’où qu’on se trouve, du point de vue de celui qui est derrière, ou de celui qui est dedans.

Ce roman est aussi un roman de la destruction lente, d’une décomposition de plus en plus visible, alarmante et terrifiante, puisque justement pas expliquée. Un thriller, parfois. C’est le roman d’une tendance psychologisante sauvage et absurde, qui n’est là que pour atténuer la douleur psychique de ce qui est inguérissable physiquement ou moralement. Le mal est fait, il est en cours, les psys ne sont là que pour rassurer, voire endormir, et annuler toute tentative philosophique.  Et c’est, comme en écho à l’un de mes derniers grands coups de coeur, Dans la forêt de Jen Hegland, une tentative de retour à la nature, et ici surtout à la déconnexion totale. Ce qui signe le retour à la vérité, partielle, et… je cherche un mot qui ne divulagacherait rien, mais je ne trouve pas. Il faut lire. J’étais à la fois déçue et surprise par cette fin. L’important, c’est qu’elle ne laisse pas indifférent. Et – je veux croire qu’il n’est pas trop tard – qu’elle nous fasse réfléchir.

 

 

Juste avant, parce que l’écclectisme m’amuse, j’ai aussi lu les trois premiers tomes de la série Ruby Oliver (merci à Casterman !). Au départ, cette série ressemble à une série sentimentale un peu bêtifiante. Il faut dire que l’héroïne de 15 puis 16 ans, au début, ne pense quasiment, tout simplement, qu’aux garçons. Cela m’a agacée à divers endroits, mais 1. Cette obsession est expliquée psychologiquement, 2. À 15-16 ans, on est quand même souvent obsédés par l’autre sexe, il faut bien le dire (si l’on est hétéro), 3. à chaque fois c’était rattrapé par un épisode d’une grande finesse, très touchant, et on assiste ainsi à l’ouverture de Ruby, la fille sexy sans le savoir, victime de ses appats et des jalousies conséquentes. Sa vie s’en trouve vite compliquée, gravement, même, jusqu’à l’exclusion par ses pairs, violente et douloureuse. C’est pourtant toujours raconté de façon drôle et enlevée. Ce fut au final un très grand plaisir que cette lecture, presque coupable, je l’avoue ! Mais je suis très attachée à ces romans jeunesse humoristiques et intelligents sans en avoir l’air, sans prétention autre qu’accompagner les jeunes lecteurs dans la découverte d’eux-mêmes et du monde pas toujours bienveillant qui les entoure. Selon moi c’est toujours de la littérature, quand la subtilité et la finesse sont de mise. Même moi, j’ai appris certaines choses grâce à Ruby Oliver, sur comment être au monde, avec humour qui plus est ! Sur le courage d’être soi et de l’affirmer, avec respect et bienveillance envers tous ceux qui nous entourent. Cette série montre combien les bons romans appelés « feel good » sont mal compris : j’ai aussi souvent eu envie de pleurer que de rire, j’ai réfléchi sur moi-même, sur les ados d’aujourd’hui et sur le monde, je me suis sentie moins seule, et c’est un peu comme si j’avais gagné une amie. Je ne me suis pas abêtie, mais j’ai gagné de la force et de la compréhension. Et cela m’a donné le très grand courage de lire ensuite le roman très peu « feel good » de Marie Darrieussecq. N’a-t-on pas tous besoin de cette balance entre « trouver le courage de survivre au présent », et « garder un regard acéré sur celui-ci » ?

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« Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire pour certains. »

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Au creux de ce mois d’aout languissant où ceux qui ont la chance de prendre des vacances instagrament leurs photos de ciels bleus, où ceux qui travaillent en sont si contrits qu’ils se font les plus petits et les plus silencieux possibles, où les portraits des quotidiens d’information ne voient plus qui interviewer d’autre que des champions du monde de tricot ou de lancer de palourdes, au milieu de cette langueur poissarde où je mobilise toute mon énergie pour finir mon tome 3 du Grand Saut, j’ai tout de même envie de briser mon silence de tour d’ivoire afin de vous conseiller deux romans hyper stimulants car parlant de lumières dans la nuit… histoire de ne pas s’endormir.

C’est que j’ai lu, dernièrement, une dystopie et un récit (post-)apocalyptique, tous deux très réalistes et frappants. Tous deux excellents.

La servante écarlate de Margaret Atwood est un récit hélas « ordinaire » au vu de ce qui se pratique ou s’est pratiqué dans de trop nombreuses contrées du monde, au vu de ce qui se trame dans les esprits d’hommes de pouvoir – aux bouffées de pouvoir délirantes – autant Trumpiens que Strauss-Kahniens… On aperçoit au sujet de ce roman d’anticipation tout ce qui est problématique à le qualifier de « féministe ».
Ce qualificatif est juste car il donne le point de vue d’une femme opprimée dans une dictature « ordinaire », point de vue trop peu souvent écouté. Cette voix est exprimée et écoutée dans sa spécificité de femme. C’est si rare que le faire est un geste féministe.
Mais c’est précisément en lisant ce roman qu’on aimerait que le mot féminisme n’ait pas à exister. Le féminisme existe au sein des droits humains à cause de la spécificité des violences faites aux femmes, et surtout à cause du silence souvent apposé comme un voile sur celles-ci. Comme si elles avaient moins d’importance.     Parlons de guerre mais pas des viols ou kidnappings. Parlons de drames de la passion mais pas de meurtres. Parlons droits du foetus mais pas droits des femmes à disposer de leur corps. Parlons contraception, règles, conception, mais pas aux hommes. Parlons indécence ou provocation seulement s’il s’agit du corps des femmes. Parlons impulsions et besoins naturels seulement s’il s’agit du corps des hommes. Parlons culture au cours des siècles mais surtout de celle faite par les hommes. Parlons culpabilité, seulement aux femmes, etc, etc…
La servante écarlate, récit d’abord droit-de-l’Hommiste (terme totalement impropre jusqu’à la majuscule que j’utilise ici « pour rire »), qui ne nie pas ces problèmes ordinairement passés sous silence hormis dans les cercles féminins (et encore), qui au contraire les exprime tout haut à la face du monde mixte, est donc hélas forcément féministe ; mais la prière constante faite au fil de ces pages, c’est de ne plus penser le féminisme comme se juxtaposant aux droits humains en en brouillant le discours, mais comme en faisant partie intégrante….
Ainsi, dirait-on, le ventre des femmes ne serait l’affaire de tous que dans les affaires publiques, sociales et politiques ? Dans le domaine intime et littéraire, surtout si l’on adopte le point de vue d’une femme, ce ne serait plus « qu' »une affaire féministe ? Pensant cela, n’est-on pas déjà au coeur de cette dystopie ? C’est la force stimulante de ce récit : sa réception même et les étiquettes qui lui sont apposées montrent à quel point l’anticipation est proche, voire déjà actuelle. De façon abyssale, ce roman est reçu dans une société qui penche dangereusement vers ce qu’il dénonce.
Ecoutons l’autrice, qui exprime cela très bien : « On a souvent qualifié La servante écarlate de « dystopie féministe » mais ce terme n’est pas strictement approprié. Dans une dystopie féministe pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. Elle comporterait une structure à deux couches : la supérieure pour les hommes, l’inférieure pour les femmes. Mais Gilead est une dictature de type classique : construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis les strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes, jusqu’au bas de l’échelle où les hommes célibataires doivent servir dans les rangs de l’armée avant de se voir attribuer une Ecofemme… »

La dystopie racontée n’est en effet pas féministe, seulement représentative d’une réalité et d’un danger possible aujourd’hui, et seulement racontée du point de vue de Defred, et non de Nick, par exemple. Comme si 1984 était raconté par Julia au lieu de Winston. Et, peut-être encore davantage : comme si le 1984 revisité par Sansal se penchait sur le sort des femmes dans la société qu’il a imaginée, où les femmes sont invisibilisées jusque dans le récit (ce qui ne peut donc pas être un reproche littéraire car extrèmement efficace).

Concernant l’édition que je possède de La Servante Ecarlate, édition de 2015, l’ironie exceptionnelle, énorme, presque comique si elle n’était triste, réside dans le fait que l’éditeur a « oublié » que Margaret Atwood était une auteure ou une autrice, comme on voudra. Pour cette édition, elle est un auteur… et est ainsi invisibilisée en tant que femme.

Abyssal, disais-je.

 

(Pour information : référence à la déclaration des droits humains, articles 27 et 28, stipulant que l’un des droits fondamentaux de l’individu est de prendre part librement à la vie culturelle et que nous avons tous la responsabilité de veiller sur les intérêts moraux de chacun. L’un de ces droits moraux fondamental est d’être au moins reconnu pour ce que l’on est. Etre reconnue comme étant une femme qui fait oeuvre littéraire – donc une auteure, néologisme récent, ou une autrice, terme qui était utilisé au XVIIe siècle avant d’être « effacé », pour les sources c’est ici -,  c’est l’un de ces droits. Que dirait un romancier, un homme, si on le qualifiait de romancière ? Que dirait-il si du jour au lendemain on décidait d’interdire le terme « romancier » pour n’autoriser que celui de « romancière » ? Et s’il se révoltait, qu’on lui rétorquait que « romancière » est le nouveau terme neutre utilisable pour tout le monde, parce qu’on en a décidé ainsi ? Militer pour les droits humains, ce n’est pas désirer être englobée dans des termes qui aujourd’hui sont dominants et considérés comme neutres alors que ce n’était pas le cas hier, c’est aussi militer pour que cesse l’invisibilisation des femmes dans tous les domaines, sous forme de réécriture de l’Histoire. La pseudo neutralité de la langue française qui ne s’exprimerait que par des termes masculins n’est rien d’autre qu’une tentative d’invisibilisation de termes féminins qui existaient pourtant… donc d’invisibilisation des femmes).

Voici, pour finir sur ce roman, des phrases qui m’ont frappée, que je cite ici bien qu’elles ne rendent pas justice à la grande subtilité du récit.

Sur ce à quoi on s’habitue si facilement, ce à quoi on est déjà habitués, habitude dont profitent tous les conservateurs de tout poil (aiguisons notre regard critique, encore et toujours) :

« L’ordinaire, disait Tante Lydia, c’est ce à quoi vous êtes habituées. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps. Cela deviendra ordinaire. »

Sur les arguments « naturalistes » qu’on nous oppose avec une candeur désarmante :

« On ne peut pas tromper la Nature, dit le Commandant. La Nature exige la variété, pour les hommes. C’est logique, cela fait partie de la stratégie de la procréation. C’est le dessein de la Nature. » Je ne dis rien, et il poursuit : « Les femmes savent cela d’instinct. Pourquoi achetaient-elles tant de vêtements différents, dans l’ancien temps ? Pour donner l’illusion aux hommes qu’elles étaient plusieurs femmes différentes. Tous les jours une femme nouvelle ». Il dit cela comme s’il y croyait. Peut-être y croit-il, peut-être pas, ou peut-être y croit-il sans y croire. Impossible de savoir ce qu’il croit.
Je dis : « Alors, puisque nous n’avons plus plusieurs vêtements, vous avez tout simplement plusieurs femmes »; c’est ironique, mais il ne s’en rend pas compte.
« Cela résout un tas de problèmes », dit-il, sans ciller. »

Sur les petits arrangements libéraux :

« Nous pensions que nous pouvions faire mieux.
Je répète : Mieux ? D’une petite voix. Comment peut-il penser que ceci est mieux ?
Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire pour certains. « 

 

L’adaptation en série est très, très réussie, autant du point de vue esthétique (ambiances et lumières à la Rembrandt) que narratif, que du jeu des acteurs.

*******

 

Ensuite j’ai lu un autre chef d’oeuvre. Dans la forêt de Jen Hegland (merci à V.V. pour le conseil).

Je n’oublierai pas Nell de si tôt. Eva non plus, mais Nell, par sa narration, existe si fort… La narratrice écrit au présent, première personne, et elle a 17 ans. S’il avait paru initialement en France, ce roman l’aurait peut-être été en « littérature jeunesse ». Et aurait sans doute été moins consacré. Publié en 1996 aux Etats-Unis où son succès fut éblouissant, aux dires de l’éditeur, il ne parait ici que cette année. Pourquoi avoir attendu vingt ans pour le traduire ?  Ce récit est pourtant d’une force aussi puissante que La route de Cormac Mac Carthy écrit et traduit dans la foulée dix ans plus tard, et mériterait d’être au moins aussi connu. Il s’en différencie, de beaucoup, par sa sensualité, quand La route se distingue par sa noire aridité. Route ou forêt, après tout, il faut choisir. Nell et Eva, dans un contexte post-apocalyptique, elles, choisissent de ne pas partir. Au lieu d’un road-trip poignant nous avons donc un Nature Writing étreignant. Et c’est superbe, prenant, envoutant… C’est réaliste et saisissant. C’est beau et vivifiant. C’est une formidable ode à la vie.

« Quand je me suis réveillée, la lune était blanche, la clairière enveloppée du velours infini d’une nuit d’été, et le seul feu que je distinguais était le flamboiement distant des étoiles. »

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« On ne remarque pas où est la clef »

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« Toutes les familles heureuses se ressemblent ; mais les familles malheureuses le sont chacune à leur façon. »

Viens de terminer le splendide Anna Karénine de Tolstoï, que j’ai lu avec délices. Les tourments de l’âme et du coeur y sont scrutés avec une acuité, une finesse et une humanité exceptionnels. Comment oublier Anna, Vronski, Lévine, Kitty, Stepan, Dolly, Karénine, Serge, et la foule de personnages secondaires qui gravitent autour d’eux ? Si Anna est bien sûr très frappante dans son mépris des conventions, j’ai beaucoup aimé le personnage de Lévine, particulièrement attachant dans une autre forme de droiture, qui apparaît également à contre-courant de la bonne société. Tous deux forment au final, pour moi, le vrai couple de ce chef d’oeuvre, bien que ne se rencontrant qu’une fois (et ce qui se passe entre eux est révélateur), en tant qu’individus en recherche constante de vérité, contre le flux de leur époque.

Il m’en restera, non pas un éblouissement stylistique (tel que j’ai pu en connaître chez Dostoïevski), mais des scènes très fortes en mémoire et, bien sûr, une façon toute nouvelle et sans doute indélébile de voir désormais les gares et les trains.

Les bons romans se reconnaissent sans doute à cela : à l’empreinte durable qu’ils laissent en nous…

Il est instructif de lire l’une des critiques qui furent écrites à l’époque de la parution du roman :

« Il (le roman) n’a pas d’architecture. On y voit se développer côte à côte , et se développer magnifiquement deux thèmes que rien ne réunit. Comme je me suis réjoui de voir Anna et Lévine faire connaissance ! Convenez, c’est l’un des meilleurs épisodes du roman. Vous aviez là l’occasion de réunir tous les fils du récit et de lui assurer un final harmonieux. Vous ne l’avez pas voulu, c’est votre affaire…»,

ce à quoi Tolstoï répondra :

« Je suis fier au contraire de son architecture, les voûtes se rejoignent de telle manière qu’on ne remarque pas où est la clef… »

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les traces où s’inscrit Traces

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A l’occasion du prix des écoliers des Imaginales décerné à Traces, je me permets quelques mots à propos de ce récit.

Les Imaginales 2017

Ce roman très court paru il y a presque un an, peut-être de par son petit format, trouve jusqu’ici peu d’échos dans la presse ou dans la blogosphère : peu d’articles lui ont été consacrés, alors que son sujet est d’aussi grande importance que celui de #Bleue, et tout aussi actuel, voire davantage. Il y est question cette fois de logiciels prédictifs et toujours de surveillance généralisée. Un mélange de Snowden, de Minority report et de Person of Interest, avec un zeste de 1984, comme d’habitude, mâtiné d’un soupçon d’ambiance à la Fred Vargas (avec un Adamsberg au féminin), sous les ombres de Jean-Claude Izzo ainsi que du Fugitif qui planent quelque part, dans une structure de tragédie en 24h, ponctuée de coupures de presse presque vraies, le tout adapté pour les enfants de 10 ans et plus… cela peut paraître un peu ambitieux, et ça en a peut-être dérouté plus d’un. En tout cas j’ai pu avoir cette crainte. Voilà pourquoi je suis si heureuse quand le public visé, des petits gamins de dix ans à peine, comme les écoliers d’Epinal qui ont plébiscité Traces, ont l’air de tout comprendre simplement et d’apprécier l’histoire comme elle vient. Quel bonheur !

Et qui sait, ce court roman qui ne paie pas de mine creusera peut-être sa place peu à peu, tout doucement mais sûrement.

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désordre et nuit

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Dans l’ordre, voici mes deux dernières lectures, peu nombreuses par manque de temps :

D’abord, après mon coup de coeur sur D’après une histoire vraie, j’ai eu très envie de lire le roman dont Delphine de Vigan parle beaucoup dans D’après… : Rien ne s’oppose à la nuit.

Le talent de Delphine de Vigan ne se dément pas, dans ce roman où elle choisit, exercice périlleux, de raconter sa mère. Elle y parvient avec force et émotion. Elle sait nous capter et nous fait aimer à la fois le sujet et la narratrice, aux intranquillités si humaines. J’ai cependant beaucoup moins aimé que D’après une histoire vraie qui manipule le lecteur avec une virtuosité jouissive, et qui joue avec le genre de l’autofiction qui, ici, est brut et pur, et en ayant beaucoup lu d’autofiction à une période, j’avoue en avoir fait un peu le tour et en avoir éprouvé les limites… tout comme Delphine de Vigan je suppose, qui a eu besoin de jouer avec le genre après ce roman-ci.

Puis je me suis lancée dans Dans le désordre, de Marion Brunet.

Je n’avais encore jamais lu Marion, que je connais un petit peu, et je ne regrette pas de m’y être mise ! J’ai beaucoup aimé ce roman qui dépeint des jeunes gens aux idéaux forts voire absolus, et qui en éprouvent douloureusement les limites. Ce qui est beau c’est qu’aucun jugement n’est porté sur personne, aucun stéréotype n’émerge, et il n’y a pas les méchants et les purs qui s’opposent de façon manichéenne. Bien qu’écrit à la troisième personne, on reste à hauteur de la jeunesse comme si nous étions ces jeunes, et c’est une bouffée d’air frais, puisque c’est juste. La relation amoureuse en particulier est admirablement dépeinte, dans toutes ses dimensions, et le beau Basile existe tellement ! Marion n’évacue pas les incohérences de Jeanne, notamment dans une scène sans concession avec une SDF, qui rattrape tous les agacements que j’ai pu avoir concernant ce personnage issu de milieu favorisé. Bref, c’est subtil, fin, beau, cela prend enfin les jeunes gens pour de vrais êtres humains qui existent et en ont le droit, et qui le réclament avec force sans trouver la légitimité pour le faire. C’est une tragédie contemporaine telle qu’on en lit peu : eh oui, il existe encore de vraies histoires en ce monde, et autant de romans à écrire pour les faire connaître.

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