Houles, mascarets, déferlantes, solitons et vaguelettes d’écriture…

Empuissanter

Par Publié sur 0 Commentaire 4 min. de lecture

En 2017, j’ai vécu les journées de rencontres les plus passionnantes de toute ma carrière d’écrivaine. Nous étions 2 auteur et autrice invitées par la Haute Ecole Pédagogique de Lausanne à l’occasion d’une journée d’études sur « la SF à l’école » : Alain Damasio et moi.
(Tout auteur ou autrice de littérature jeunesse peut imaginer ce que je ressentis alors en terme d’illégitimité totale).
Les chercheurs et chercheuses responsables de cette programmation audacieuse (inconsciente, pensais-je alors), ainsi que les modérateurs chargés de nos tables rondes se révélèrent être des personnes fines, drôles, bienveillantes, et humbles quoiqu’extraordinairement intelligentes.
Toutes ces personnes me parlaient de Théa pour l’éternité et de #Bleue avec un tel sérieux que je me retournais parfois pour voir s’il n’y avait pas une caméra cachée quelque part (oh, société hiérarchisée, voyez ce que vous nous faites à nous qui oeuvrons pour la jeunesse…) Pour la première fois de ma carrière j’eus l’impression que l’on prenait mon oeuvre jeunesse dystopique réellement au sérieux.
Mais surtout j’eus la chance de passer 3 jours et de partager quelques tables rondes avec Alain Damasio, l’auteur de la Horde du Contrevent. Et je découvris un homme délicieux.
Cela se vérifie à peu près à chaque fois, n’est-ce pas : la véritable intelligence, si formidablement critique qu’elle soit nécessairement, est toujours accompagnée d’une humilité qui engendre la gentillesse envers autrui, au quotidien. Cette intelligence peut être sauvage, mais se trouve toujours être civile quand il le faut.
Je découvris une manière de parler littérature mais aussi philosophie, pour laquelle j’ai un profond respect, devant un public, qui soit naturelle, spontanée, humble, pertinente bien sûr mais surtout ancrée dans le réel et effective sur les sujets de société qui nous occupent. Ce fut un véritable plaisir d’échanger avec lui en privé et en table ronde.

(C’était bien loin, très loin de cette table ronde catastrophique que j’eus le malheur d’accepter aux Utopiales au sujet de la mémoire – ma présence aurait pu avoir du sens puisque j’avais écrit Mémoire en mi et Théa pour l’éternité -, en compagnie de 3 « spécialistes », des hommes imbuvables qui n’écoutaient qu’eux-mêmes, soucieux d’écraser avec leurs références, et qui ne jugeaient pas utile de me laisser la parole ou de rebondir sur ce que je disais quand ils me la laissaient ; ma pire expérience de table ronde, ever. Bref. Heureusement une autre, passionnante, sur la police prédictive, réussit à rectifier mon idée sur cette manifestation).

Alain Damasio a publié un nouveau roman, Les furtifs, après 15 ans de silence, suite à sa Horde du contrevent. Et cela semble passionnant….

En lisant cette interview j’ai retrouvé tout le bonheur que j’avais eu à échanger avec lui. Tout ce qu’il dit m’enthousiasme, tout me semble tellement vrai… La SF aussi est méprisée, moins que s’il s’agit de littérature jeunesse, mais tout de même, pourtant en lisant cette interview on ne peut que réaliser à côté de quoi on passe si on la boude. Ou si on ne lit pas les romans de Damasio.

Extraits d’interview :


L’écrivain de science-fiction a à jouer un rôle social. J’ai compris que j’avais une créativité supérieure au monde militant dans lequel j’évolue.


Le premier acte politique d’un écrivain tient dans la structure narrative. Il faut traduire ce que tu prétends défendre, c’est-à-dire respecter la pluralité de points de vue. Et c’est vraiment «empuissantant» pour le lecteur, il est placé de fait au milieu des personnages et doit faire un effort de positionnement.


J’espère que celui qui ressort de ces 700 pages ressent plus d’intensité et une envie de vivre plus grande. C’est le but de l’art. Empuissanter intellectuellement, affectivement, les perceptions, les sensations, la richesse de vécu. Tu donnes des choses, parfois des armes politiques, parfois juste de la poésie, une ouverture au monde. Il y a ce bon mot de Deleuze qui dit que toute littérature est une lettre d’amour. C’est ça : tu fais un don. Sinon ça ne sert à rien d’écrire. C’est un cadeau épais, mais il me semble que tu sors avec des idées, avec de l’émotion, avec des modes de combat.

J’appelle cela un concept totipotent, comme les cellules souches qui permettent avec une seule de faire des bras. Un miracle du vivant que la cellule qui en se divisant va de proche en proche constituer une main. Un concept totipotent est capable de générer de l’émotion, des scènes, un univers, des idées. La grande force d’un roman, c’est la réussite de cet alliage incandescent.

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