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Notre vie dans les forêts – et dans le monde d’ici et maintenant

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C’est ma formidable libraire Chloé (de la non moins formidable librairie Poivre d’âne de La Ciotat) qui m’a conseillé ce roman de Marie Darrieussecq, sachant pertinemment, la filoute, que j’y trouverais des échos avec mes propres questionnements.

C’est précisément pour cette raison que ce fut une lecture déroutante. Marie Darrieussecq s’immerge dans un univers d’anticipation, de façon personnelle et audacieuse. Elle le fait  très différemment d’un Boualem Sansal ou d’un Houellebecq, que je cite parce que ce sont eux aussi des auteurs issus de la littérature générale contemporaine « traditionnelle », et qui ont commis des incursions dans ce genre littéraire. Incursions qui, grâce à leur réputation d’auteurs « sérieux » ont été publiées en littérature générale et non dans des collections spécifiques (vite considérées comme des sous-genres, malheureusement). J’en profite pour saluer cette toute nouvelle diversité rafraichissante qui rejoint peu à peu, ainsi, la diversité traditionnelle que l’on connaît en littérature jeunesse. C’est une ouverture et un appel d’air bienvenus ! (il est difficile de ne pas voir que la littérature générale est en pleine mutation, et s’inspire de plus en plus des usages très vivants et diversifiés de la littérature jeunesse).

Dans le genre de l’anticipation, l’univers futuriste imaginé est souvent expliqué dans tous ses aspects, ce qui je l’avoue m’ennuie parfois. Les visions que l’on a ou que l’on lit se suffisent parfois à elles-mêmes. Des intuitions… (Philippe K.Dick savait très bien faire cela : mettre en scène ses visions sans rien expliquer ou presque). Marie Darrieussecq contourne ce qui, peut-être, l’ennuyait aussi, par une pirouette narrative assez maline : sa narratrice ignore tout de ce qui lui arrive. Même la fin n’explique pas réellement chaque pan de sa vie et de son monde. En tout cas cette fin m’aura laissé de nombreuses interrogations sur l’univers que je découvrais peu à peu sous la plume de Viviane, la narratrice.

Dans cette narration balbutiante, hésitante, impertinente, urgente, très peu descriptive, aucunement explicative, beaucoup de thèmes sont abordés, implants, cliquage permanent sur le Net, inégalités sociales, trafic d’organes, surveillance généralisée, endormissement des esprits, présence d’androïdes, thèmes qui révèlent une vision futuriste uchronique globale hélas possible, et déjà beaucoup imaginée ailleurs. Ce qui est nouveau (pour moi, via mes lectures), et qui a peut-être donné les premières visions de Marie Darrieussecq qui l’ont amenée à l’écriture de ce roman, c’est la présence des Moitiés. Ce qui se joue, avec ces Moitiés qui ressemblent en tout point à l’humain d’origine, gardées à l’état de légumes dans des centres, c’est le trouble du miroir, ne plus savoir qui est qui, qui l’on est vraiment, c’est l’attachement à ce qui a peu de vie, c’est se raccrocher, au sein de vies ternes et dématérialisées, à ce qui nous ressemble en terme d’humanité. C’est se leurrer sur ce que cela nous apporte, ou nous prend. C’est d’autant plus troublant que la Moitié de la narratrice s’appelle Marie comme l’écrivaine. Qui est le double de qui ? Mon interprétation personnelle : les Moitiés, c’est l’autre côté de l’écran, sur le Net, d’où qu’on se trouve, du point de vue de celui qui est derrière, ou de celui qui est dedans.

Ce roman est aussi un roman de la destruction lente, d’une décomposition de plus en plus visible, alarmante et terrifiante, puisque justement pas expliquée. Un thriller, parfois. C’est le roman d’une tendance psychologisante sauvage et absurde, qui n’est là que pour atténuer la douleur psychique de ce qui est inguérissable physiquement ou moralement. Le mal est fait, il est en cours, les psys ne sont là que pour rassurer, voire endormir, et annuler toute tentative philosophique.  Et c’est, comme en écho à l’un de mes derniers grands coups de coeur, Dans la forêt de Jen Hegland, une tentative de retour à la nature, et ici surtout à la déconnexion totale. Ce qui signe le retour à la vérité, partielle, et… je cherche un mot qui ne divulagacherait rien, mais je ne trouve pas. Il faut lire. J’étais à la fois déçue et surprise par cette fin. L’important, c’est qu’elle ne laisse pas indifférent. Et – je veux croire qu’il n’est pas trop tard – qu’elle nous fasse réfléchir.

 

 

Juste avant, parce que l’écclectisme m’amuse, j’ai aussi lu les trois premiers tomes de la série Ruby Oliver (merci à Casterman !). Au départ, cette série ressemble à une série sentimentale un peu bêtifiante. Il faut dire que l’héroïne de 15 puis 16 ans, au début, ne pense quasiment, tout simplement, qu’aux garçons. Cela m’a agacée à divers endroits, mais 1. Cette obsession est expliquée psychologiquement, 2. À 15-16 ans, on est quand même souvent obsédés par l’autre sexe, il faut bien le dire (si l’on est hétéro), 3. à chaque fois c’était rattrapé par un épisode d’une grande finesse, très touchant, et on assiste ainsi à l’ouverture de Ruby, la fille sexy sans le savoir, victime de ses appats et des jalousies conséquentes. Sa vie s’en trouve vite compliquée, gravement, même, jusqu’à l’exclusion par ses pairs, violente et douloureuse. C’est pourtant toujours raconté de façon drôle et enlevée. Ce fut au final un très grand plaisir que cette lecture, presque coupable, je l’avoue ! Mais je suis très attachée à ces romans jeunesse humoristiques et intelligents sans en avoir l’air, sans prétention autre qu’accompagner les jeunes lecteurs dans la découverte d’eux-mêmes et du monde pas toujours bienveillant qui les entoure. Selon moi c’est toujours de la littérature, quand la subtilité et la finesse sont de mise. Même moi, j’ai appris certaines choses grâce à Ruby Oliver, sur comment être au monde, avec humour qui plus est ! Sur le courage d’être soi et de l’affirmer, avec respect et bienveillance envers tous ceux qui nous entourent. Cette série montre combien les bons romans appelés « feel good » sont mal compris : j’ai aussi souvent eu envie de pleurer que de rire, j’ai réfléchi sur moi-même, sur les ados d’aujourd’hui et sur le monde, je me suis sentie moins seule, et c’est un peu comme si j’avais gagné une amie. Je ne me suis pas abêtie, mais j’ai gagné de la force et de la compréhension. Et cela m’a donné le très grand courage de lire ensuite le roman très peu « feel good » de Marie Darrieussecq. N’a-t-on pas tous besoin de cette balance entre « trouver le courage de survivre au présent », et « garder un regard acéré sur celui-ci » ?

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