30 août 2008
Ces jours-ci…

Musée Réattu à Arles, revisité par Christian Lacroix. Correspondances et beauté.

L’une des cubomanies de Gherasim Luca : une expo lui est consacrée au Centre de poésie de la Vieille Charité de Marseille. Acheté l’un de ses livres, Héros-limite. J’aime beaucoup son bégaiement. Proust disait : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu’on fait sont beaux. » (Deleuze reprend cette idée : « Etre comme un étranger dans sa propre langue. Faire une ligne de fuite. » Autres exemples : Kafka, Beckett, Godard. « C’est la définition du style. Là aussi c’est une question de devenir. Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand j’aurai le pouvoir…). Alors que le problème est celui d’un devenir-minoritaire: non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l’enfant, le fou, la femme, l’animal, le bègue ou l’étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces ou de nouvelles armes. »).
Voici un extrait du poème intitulé « Aimée à jamais » :
Mais l’amour n’est pas le centre d’un ventre, il est le centre d’un centre, son propre ventre c’est-à-dire non-mère éventrée, aimantation et murmure, ouverture.
Celle-ci est ainsi, d’une part, l’aimée ouverte ou l’aimée à aimer au delà des murs éventrés, mais d’autre part l’aimée aimée a dans son ventre muré la non-aimée adorée ; disons mieux, puisque ma bien-aimée aime ce qu’elle aimera elle n’aime plus ce que j’aime ; mais en tant qu’elle aime déjà ce qu’elle aime, elle aime à jamais ce que je n’aime pas.
L’amour est lui-même ce non-amour que j’aime.
…
Pourtant cet amour éventé dans son centre qui est mon amour à adorer n’est pas une ouverture dans le mur mais ouverture sans mur.
Car il ne s’agit pas d’ouvrir ce qui n’est pas ouvert mais bien de rendre ouvrant ce qui n’est qu’ouvert ; il s’agit d’ouvrir l’ouvert, de rendre aimante-aimantante l’aimée à aimer et d’éventer non le centre d’un ventre mais les cent vents éventés au-delà des murs éventrants….
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Et puis une nouvelle incroyable dont j’ose à peine parler tant j’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas de moi : au prix de littérature jeunesse de Nouvelle-Calédonie, Livre mon ami, mon roman La guerre des vanilles est arrivé second derrière Les fées du camping de Susie Morgenstern (et juste derrière, le très bon roman Le jour où j’ai raté le bus de Jean-Luc Luciani). Susie devait se rendre en Nouvelle-Calédonie du 20 au 31 octobre pour recevoir son prix et rencontrer les lecteurs qui ont plébiscité son livre. Mais des obligations l’en empêchent.
Alors, le prix revient à La guerre des vanilles.
Comment voulez-vous que je touche terre ?
25 août 2008
Soeurs
Cette photographie a été prise par ma soeur (que j’appelle encore ma grande soeur). Elle a été saisie en Roumanie, mais je ne sais pas exactement où, ni à quelle occasion, ni qui sont ces femmes.
Qu’elle en soit l’auteure oriente bien entendu la façon dont je perçois cette photographie.
Ce sont trois femmes, comme nous étions trois soeurs. Nous pourrions, chacune de nous trois, être tour à tour chacun de ces personnages. On voit au fond, peinte sur une toile, une forme qui fait penser à une peinture rupestre. Il y aurait un mammouth, qui pèserait par son grand âge, son opulence et sa disparition sur notre histoire commune, bien que déliée, puis dispersée. Chacune de ces jeunes femmes, quoiqu’ensemble dans le cadre photographique, porte son regard et son attention dans une direction différente. L’une est absorbée par ses pensées, l’autre lit, et la dernière semble élancée vers une action compliquée, vers une personne peut-être, aussi zigzaguante que le bord de la fenêtre. Les deux autres savent bien qu’elle se jettera dans ce lieu ou cette âme. Quelle différence ? Elles attendent patiemment, se remplissant, pendant ce temps, d’autre chose, d’autres paysages.
Puis leur tour viendra. Elles seront toujours possibles sur la même photo, échangeant leurs rôles.
Pensives, contemplatives et dans l’élan, sous la tente de l’enfance nous comptions aussi mon grand frère. Mais c’est une autre histoire…
Moïse Kisling
(Note : aucune reproduction sur le net de cet artiste n’est autorisée par ses ayants-droits, chaque image a donc été supprimée ici)
Certains peintres s’exposent difficilement sur Internet. C’est le cas de Moïse Kisling, dont les peintures ne parviennent pas à rendre leur puissance si on ne se trouve pas devant elles. Leur grand format, et la brillance des pigments y jouent un rôle important.
Au musée de Lodève, celles-ci m’ont marquée :
Les enfants du docteur Tas (Louise et Zouchas).
Boucle d’or n’a pas aimé du tout. « Ils ont l’air tristes ! ». J’aime pourtant tous les portraits de Kisling. Je ne vous posterai pas ses paysages ni ses natures mortes, pourtant intéressants aussi, certains magnifiques. Non, ce sont les portraits qui m’ont touchée.
Ils ont tous ce point commun : d’immenses yeux tristes et tournés vers leur âme. « Vides » ai-je entendu. Je ne trouve pas. Pas vides. Perdus, peut-être. Nomades.
Et le corps solitaire, même si agrippé à un autre.
Cette jeune femme brune a des yeux verts plus clairs que le fond. Les paupières sont lourdes, chargées de pensées qu’on n’aimerait pas connaître. Ce sont finalement les lèvres les plus dérangeantes, closes et pincées. Que veut-elle taire ? Quel secret de vipère n’ose-t-elle pas lâcher ? Antipathique ? Très certainement, mais un vrai personnage de roman.
Cher Moïse, aimiez-vous vos modèles ?
Le nu au divan rouge est fabuleux. On y trouve à la fois du Matisse et du Modigliani (dont il était proche et partageait les modèles). Voici peut-être le tableau de Kisling que je préfère. Il est en réalité très grand, et très brillant ! Le rouge gicle sur nos rétines. Puis c’est la chair offerte, très légèrement pudique. Et ce regard différent des autres. Elle nous attend, alanguie, très patiemment.
Et puis la pomme, la poire (et si vous regardez bien, au fond, une fraise en forme de coussin)… Ah la belle confiture à venir.
Il y avait aussi un très grand nu d’Arletty, très très drôle, j’ai trouvé, mais très mauvais aussi, il m’a semblé ! Puis un meilleur portrait de Kiki de Montparnasse…
J’ai une affection particulière pour ce tableau-ci, que j’ai revu en vrai pour la seconde fois, et m’a encore une fois frappée. Il s’agit de Jean Cocteau dans son atelier. Qu’est-ce qui me plaît autant là-dedans ? Je ne sais pas vraiment… Hélas la transposition internautique lui rend encore moins hommage que les autres.
14 août 2008
Auguste Macke
