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Bonne lecture !
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Petit saut dans le temps
Année scolaire 1998-1999 : c’est ma deuxième année d’enseignement. J’ai d’abord 24, puis 25 ans. J’ai été affectée à l’Ecole National, sur le boulevard du même nom, dans le 3e arrondissement de Marseille.
Ce sera une année forte en amour, en amitié, et en expérience professionnelle. Cette année-là, j’ai pour la première fois une classe à moi toute seule, un CE2 – l’année précédente j’avais deux mi-temps, l’un au Merlan, l’autre à La Batarelle, toujours à Marseille.
C’est difficile sur bien des plans, mais je n’ai alors pas assez de recul pour comprendre à quel point les conditions matérielles sont déplorables. Quand on débute, on se dit que c’est normal. Et puis quand on vit à Marseille, on apprend à s’habituer à l’anormal. Tout est vétuste et délabré. Fissures au mur, dalles du plafond qui se décollent, sol cassé. J’ai une classe minuscule, dans une partie de l’école qui est bâtie comme une tour, sans issue de secours. On a trop chaud, ou trop froid. La cour est aussi trop petite et en plus mal fichue, avec plein d’angles morts, si bien qu’on doit être nombreuses à la surveiller (j’utilise le féminin générique vu le peu d’hommes dans l’équipe). Il y a 4 récréations échelonnées pour que la cour ne soit pas trop remplie. Ah oui parce que c’est aussi l’école avec le plus grand effectif de toutes celles de Marseille. Résultat : nous, les enseignantes, sommes toujours de service, sans aucune exception. Avoir le luxe de boire le café, c’est dehors, et si quelqu’un pense à nous l’apporter. Et bien sûr, les créneaux pour le sport sont réduits, puisque nous n’avons que la cour pour ça, et en plus il y a tout le temps du bruit dehors.
Nous sommes toutes passionnées. Si bien que parfois, dans la salle des profs où nous nous réunissons toutes à midi, le ton monte. On n’est pas toujours d’accord sur ce qui est le mieux pour les enfants. J’apprends ce que sont les disputes sans rien d’égoïste à la clé. Une découverte. Un militantisme naissant.
Et j’ai encore aujourd’hui dans l’oeil des bouilles d’enfants de ma classe de cette année-là.
Retour à National
Hier, grâce à l’association d’éducation populaire Peuple et Culture, j’ai replongé dans cette ambiance. Rencontres avec des classes de CM1 et CM2 d’abord à la bibliothèque de l’Alcazar, puis à l’école Oddo près du métro Gèze, puis… censément à l’Ecole National.
Ce sont des lieux que je connais par coeur, qui me sont si familiers qu’étrangement je m’y sens bien, et qui me renvoient des milliers de sentiments contradictoires. Une forme de tendresse pour les gens qui y vivent, une peine face à leurs conditions de vie, de la colère face à l’abandon des pouvoirs publics et une admiration infinie pour celles et ceux qui travaillent dans ces quartiers pour le bien de la population.
Anecdote : avec Lisa de l’association Peuple et Culture, qui m’accompagnait, nous avons pris un Uber pour aller plus vite du 3e au 15e arrondissement. Le chauffeur Uber était une conductrice. Adorable femme qui nous a parlé de son admiration pour la maîtresse de sa fille, qui faisait mille et un projets. Beauté du moment.
Un mot sur l’école Oddo : dans un quartier éventré par les travaux, où l’horizon n’est qu’une succession de bâtiments hauts, de grues et de chantiers, nous avons découvert une école-refuge, à la cour digne de celle du Petit Nicolas. Dès que nous sommes entrées en classe, la sérénité nous a happées. Humour et intelligence des affichages. Enfants qui rentrent dans un silence parfait. Puis rencontre jolie, apaisée, bienveillante. Un bonheur.
(Bien sûr, derrière tout cela se cache un travail immense de la maîtresse, la mise en place d’un cadre clair et structurant, bravo à elle).
Mais avant cela, l’Ecole National, donc.
Je ne reconnais pas les lieux. Et pour cause, les élèves de Natio ont été déplacés dans des préfa, dans une autre école non loin. Là aussi belle rencontre, sereine et posée. Bravo aussi à cette maîtresse-là. La rencontre terminée, Lisa et moi nous rendons au 179 boulevard National, adresse de l’école National. Et voici ce que j’y découvre :

Un trou béant.
L’école a été entièrement détruite. Enfin, bien sûr ! Il n’y avait rien à garder. Mais ça m’a fait un choc, je dois bien dire.
Lisa me conseille alors de regarder le documentaire La communale, réalisé par Valérie Simonet. On le trouve ici.
Il y est question de la situation très préoccupante des écoles de Marseille, avec un focus sur l’école Bouge (même quartier que l’école Oddo), l’école du quartier Saint Louis, et l’école National… juste avant sa destruction pour reconstruction. J’y ai tout reconnu. En plus de 20 ans, j’ai pu constater que rien n’avait changé, tout avait continué à se délabrer, sans rénovation aucune… Si bien qu’il n’y avait plus d’autre recours que la destruction complète.
Fierté et reconnaissance
Je vous recommande donc ce documentaire qui fait la part belle aux paroles d’enfants et d’enseignants. Des enfants qui disent vouloir être fiers de leur école, et d’enseignants qui disent leur honte que leurs élèves soient si peu considérés par leur commune, et moins bien traités que ceux d’autres quartiers…
Je vois un lien avec cet échange que j’ai eu hier avec un enfant de l’école Oddo. Il me demande :
— Mais pourquoi, dans ton livre Les copains, le soleil et Nabila, le petit garçon est Comorien ?
J’en explique la raison, propre à une histoire qu’on m’avait racontée. Puis je lui demande :
— Tu es Comorien ?
— Oui.
— Tu es content qu’un enfant Comorien soit le héros d’une histoire ?
Son visage s’illumine comme un soleil :
— OUI.
Chaque enfant a besoin de se sentir fier des lieux qu’il habite ou qui l’accueillent, et fier aussi de l’image qu’on renvoie de lui-même.
Et puis encore une rencontre renversante… hélas
A Oddo et à National, j’ai été épatée par la sérénité des classes qui m’ont accueillie, et par la bienveillance que j’ai sentie entre les enfants eux-mêmes.
Peut-être aussi parce que le matin-même, à l’Alcazar, une classe d’une école du coin l’a été beaucoup moins, sereine. Le contraste en a été frappant.
Dans cette classe de CM1, seuls les petits garçons s’agitaient, levaient la main, ou parlaient même quand ils n’y étaient pas autorisés. Les petites filles quant à elles restaient figées, épaules rentrées, ne levaient presque jamais la main, ou timidement. Elles s’étaient rassemblées en un groupe serré, coude à coude, comme une boule de résistance, alors que les garçons avaient pris leurs aises tout autour. Quand elles prenaient la parole, on les entendait à peine. Puisqu’ils et elles avaient lu Renversante, je les ai interrogées : pourquoi intervenaient-elles si peu ? Réponses édifiantes :
— J’ai peur de me tromper.
— J’évite les embrouilles.
— Les garçons ont beaucoup de choses à dire, et nous non.
Nul ne sera étonné, avec des réponses pareilles, d’apprendre que certains de ces petits garçons avaient déjà, à leur jeune âge, des propos ouvertement sexistes et homophobes.
Que ces petits garçons, si jeunes, se soient sentis autorisés de proférer de telles énormités était anormal. Que ces petites filles vivent dans la terreur ou la dépréciation de soi, ça l’était encore plus. Quelque chose clochait dans cette classe, et en si peu de temps il m’a été impossible de déceler quoi.
Trois classes, deux ambiances, un seul milieu socio-culturel. Preuve que ce dernier n’est en aucun cas déterminant.
Et la littérature, dans tout ça ?
Elle est omniprésente. C’est grâce à elle que ces rencontres peuvent avoir lieu. C’est elle qui fait le lien. C’est d’elle dont je ne cesse de parler avec les enfants ou les ados. C’est d’elle dont eux-mêmes me parlent. Et par là-même ils me parlent d’eux et de leurs vies. Ils existent.
Je tiens à remercier encore l’association Peuple et Culture. J’ai une telle admiration pour ces mouvements d’éducation populaire (je pourrais aussi parler longuement de mes années Freinet à l’école publique de la Major)… Leur soutien à la littérature jeunesse est par ailleurs très important. Puissent-ils exister encore longtemps. Pour cela il nous faut bien voter. Je compte sur vous.
Et l’écriture, alors ?
Deux mots juste pour dire que j’ai plein d’idées, plein de projets, mais qu’il existe des périodes où l’écriture ne m’est pas essentielle. Où donc j’écris moins, avec moins d’urgence. J’ai appris à ne pas en culpabiliser. La vie d’abord. Les autres d’abord. Et puis surtout je sais que la vie et les autres, c’est précisément ce qui nourrit l’écriture. C’est ce qui doit passionner en tout premier lieu. Et c’est ce qu’il faut prioriser.
A bientôt !
Prochains salons du livre, avant la pause estivale :
➡️ 28 au 31mai : Festival de Questembert
➡️ 12 au 14 juin : festival Rêves d’océans (Clohars Carnoët)










