21 avril 2008
Wunder
Et l’on ne parvient plus à parler de soi sans faire couler l’eau des rivières, sans invoquer les images collées dans les chambres, les coupures d’âmes et de journaux. Parler de soi comme de ce que l’on voit.
Parler de soi par ce que l’on crée. N’évoquer que les faits ou les images. Parler des mondes.
Parler sans ouvrir la bouche. Marcher. Seul. Côte à côte. Regarder même l’absence. Effleurer les contours de l’univers, en caresser les lèvres. Doucement. Les voir frémir.
S’abîmer dans cette contemplation. Ces palpitations.
Ne plus savoir dans quelle rue l’on se trouve. L’endroit n’est plus important. L’important, ce serait donc les images, ce qui reste de mouvant dans les images. Même les mots n’auraient plus cette force.
L’important c’est d’aimer.
Aimer ces regards d’actrices. Ces personnages à la quintessence des sens, sur le fil de l’écran. Elles se tournent vers nous, nous adressent ce visage longuement, et en elles c’est nous qui regardons. Prisme sans fin.
Peu importe quelle chambre, quelle rue, quelle ville, quelle vie, quel oeil les a captés. Elles se tournent vers l’éternité, leur émotion est
encore
endless.
Un très beau montage a été réalisé par Jonatan79, que j’ai découvert sur youtube. On peut trouver ici beaucoup d’autres de ses trésors : http://fr.youtube.com/user/jonatan79.
20 avril 2008
Il pleut…
… Et sous la pluie l’on est si peu soi, réduit à une ombre ou une lettre, une initiale peut-être. Une tache de lumière irradiant au travers de l’eau qui tombe. Il est étrange, se dit-on, de vivre sur une planète où l’eau dégringole du ciel, cela doit sembler si incongru aux nouveaux-nés…
On pense que la neige, c’est encore plus merveilleux. Peut-on y croire sans l’avoir vue ? Y croit-on encore même si on l’a vue ? Ce que l’on a vu existe-t-il ? Cela n’existe plus.

Peut-on croire à ces endroits que l’on a connus, il y pleuvait si souvent ?

A ceux que l’on aimerait connaître ?

Si tant est que cette volonté ne soit pas diluée dans l’eau de ses rêves, de ses lectures.
De ces silhouettes.

endless

19 avril 2008
Chronique d’une mère
Et je vois aujourd’hui dans la rue cette femme, cheveux blonds réunis maladroitement en une queue de cheval rapide. Elégante dans la nonchalance, charismatique dans l’absence.
Elle paie, répond à la bonne humeur du primeur, puis reprend son chemin, ses enfants à côté, à surveiller, en vélo, en trottinette, et ne peut s’empêcher de chercher quelque chose. Elle est à la fois là avec ses enfants qui filent loin, s’arrêtent, elle leur dit de faire attention en traversant, elle les appelle quand elle ne les voit plus, elle est inquiète, mais elle est aussi dans cette quête constante, elle cherche. Elle voit les sculptures, vertes, elle en voit chaque détail, chaque défaut, l’usure, l’érosion, bien mieux que nous, les passants. Elle ne nous voit pas. Elle pense à ceux qu’elle aime, qui lui manquent, elle refoule le manque, et cherche.
Elle doit encore acheter un roti, et du thym, puis se dit que c’est absurde d’acheter du thym. Elle aimerait aller le cueillir dans les collines, s’y promener les jambes nues, laisser sa peau se griffer, et rien ne serait meilleur que de regarder et sentir ses infimes blessures. Elle écouterait les oiseaux autant qu’elle occulte en ce moment le bruit de la circulation. Elle court soudain : son enfant est tombé. Elle le console, l’enlace un peu trop fort peut-être, tente de rattraper ainsi ces rêves qu’on n’autorise guère aux mères, que les mères s’autorisent guère. La petite troupe reprend sa route, chacun dans les roues de l’autre, chacun dans l’ivresse de les faire tourner côte à côte. Elle pense à sa vie, mais peu de temps, sa vie n’est pas de celles où l’on peut s’attarder, sa vie, c’est ce qu’elle regarde en ce moment derrière une vitre, c’est un livre, serré au milieu d’autres livres, heureux simplement d’être rempli de signes, dans une langue que souvent elle ne comprend pas elle-même. Elle a attrapé ses deux enfants par les capuches, cette route-ci est plus fréquentée, plus dangereuse, elle leur dit attention. Attention les enfants, la vie n’a pas de sens, d’ailleurs savez-vous seulement quelle direction nous allons prendre après ça, mais elle est précieuse, à préserver, miraculeuse, écartez-vous des bulles mobiles qui vous ignorent, vous nient, même si elles semblent vouloir vous emporter. Vous vivrez, les enfants, oui je vous lâche allez-y, vous vivrez de tels bonheurs, à gauche, à gauche, on va à la boulangerie, de telles surprises, de tels désirs, de tels espoirs, l’amour, vous verrez, sera toujours différent. Elle pense qu’elle doit aussi acheter des légumes, cinq par jour il paraît, elle n’y arrive jamais, ils ne les mangent pas de toute façon, peut-être des beignets de courgettes ce soir ? Elle a vu une amie en faire récemment, ça avait l’air facile. Facile, facile, comme le gateau que tente de faire Julianne Moore dans The Hours, elle voit souvent cette actrice, sa rousseur, s’allonger sur ce lit d’hôtel, hôtel qu’elle a pris comme pour retrouver un amant, pour s’échapper, partir, souffler, s’évader, mais c’est pour lire Mrs Dalloway. Elle aimerait faire pareil, et coincidence, devant elle un hôtel, elle aimerait y louer une chambre, et ce ne serait pas pour y retrouver un homme, mais pour se retrouver elle. Maman ? lui dit un enfant. Elle a le même sourire que Julianne Moore, je l’ai reconnu, infiniment tendre et infiniment absent, elle replace une mèche derrière son oreille, lui caresse la joue, et rappelle le deuxième au loin, avant de continuer sa route.
18 avril 2008
Correspondances

Indivisible
contre tout ce qui pèse valeur de lèpre
contre le sortilège mauvais
notre arme ne peut être
que le pieu flambé de midi
à crever
pour toute aire
l’épaisse prunelle du crime
contrebande
vous tenez mal un dieu et qui toujours s’échappe
ta fumée, ma famine, ta fête
Liberté
Aimé Césaire
(Peinture de Rothko et photographie de Saul Leiter)
17 avril 2008
Carreaux
Drapée dans ses carreaux, ainsi est Gertie, les a-t-elle choisis, veut-elle les montrer, en est-elle satisfaite, plus que de son corps, plus que de cette boucle dans le cou, une femme est-elle plus coquette de son corps que de ce dont elle se sert pour le couvrir, qu’est-ce qu’être coquette, où en voit-elle le miroir, dans les regards de qui, dans les esprits de quel monde, cela l’aide-t-elle à exister, qu’est-ce qu’exister, pourquoi veut-elle être belle, comment veut-elle être belle, qu’est-ce qu’être belle, qu’est-ce qu’être satisfaite, par qui veut-elle être vue, pour qui veut-elle ôter ses carreaux, qui voudra en briser les lignes, est-ce une question d’ego ou une question de don, donne-t-on son image comme on donne son corps, les carreaux dont elle se vêt représentent-ils son âme, sont-ils semblables aux carreaux d’une vitre, où s’arrête la futilité, qui veut y voir uniquement de la futilité, qui veut croire qu’une femme peut ne pas avoir besoin de se sentir belle, qu’on la voie belle, qu’il la voie belle, qu’est-ce qu’être une femme, qui peut ne pas être flatté d’en être le miroir, voire la vitre purifiée, qui peut ne pas y déceler l’amour, qui peut ne pas comprendre la femme dans les carreaux, les fleurettes, les pieds-de-poule ou les chevrons, ne pas y voir toute la gaieté de celle qui veut mordre la vie, les couleurs, les formes, une femme veut-elle être une peinture, veut-elle être un tableau, veut-elle aimer ceux qui aimeraient se plonger dans le corps sous le drapé, qui va toucher ses seins, faire tomber le tissu, piétiner l’étoffe puis lécher son ventre comme on reniflerait une toile après y avoir gratté les pigments, puis traverser la peau comme on crève un tableau ?
08.04.2008
The White Ravens

La fille qui dort fait partie de la sélection The White Ravens 2008, faite de 250 titres internationaux exposés à la foire du livre jeunesse de Bologne.
http://www.childrenslibrary.org/servlet/WhiteRavens
Je suis toute fière…
02.04.2008
Approche, homme riche et intelligent
On a beaucoup relayé une phrase, elle a résonné et s’est répercutée, a heurté les voiles rebondies de nos sidérances. Pour finir, plus que la phrase prononcée, c’est la phrase répétée qui faisait problème.
Toujours étonnée que les médias actuels ressemblent tant à une cour de récré (sans surveillance). Régulièrement, un minot vient voir un adulte pour se plaindre : « maîcreeeesse, il m’a dit coooonnaaaaaaaard… », le dernier mot prononcé avec un délice non dissimulé. Peu à peu, les minots apprennent qu’on peut réclamer justice sans tomber dans le travers que l’on dénonce.
Je préfère donc réfléchir à l’inverse de la phrase en question.
Ce serait :
Approche, homme riche et intelligent.
Homme riche de ce que je ne suis pas,
Riche de ce qui fait humanité.
Riche de ce que tu veux exprimer.
Riche de tes colères, révoltes, faiblesses.
Homme à cette intelligence qui permet de ne pas se laisser tomber.
Intelligence que tu ne veux pas que l’on mette à distance.
Intelligence qui n’est pas celle de la télé.
Intelligence qui n’est pas celle que l’on veut nous faire croire de la rue.
Hommes riches et intelligents ; tristes ou scandalisés d’être niés deux fois.