Aujourd’hui, je fais grève.
Certes il est probable que dans le collège où je devais me rendre, il n’y aurait pas eu beaucoup d’élèves, ni même de profs, mais ne pas m’y rendre est aussi pour moi un acte militant. Je soutiens toutes les revendications, et en premier lieu celles des lycéens et étudiants. 
Il y a une dizaine de jours, j’ai commis un autre acte militant : je suis allée en prison.
C’était au centre de détention de Draguignan, sur la proposition de l’association Lire Pour en Sortir. Il s’agissait de parler de Renversante à des détenus accusés de VSS.
Autant vous dire que j’y ai réfléchi à deux fois, avant de m’engager dans une telle aventure !
Le jour-même, je me suis dit : mais bon sang, pourquoi ? Je me donne de ces défis, parfois…
Puis Anne, de l’association, a vite su me mettre à l’aise, notamment en me donnant à lire des retours de lecture anonymes du groupe de détenus lecteurs. « Beaucoup de finesse », « il n’y a rien de plus important que de défendre les valeurs d’égalité »… Je lui demande : « il a dû y avoir aussi des réactions de rejet assez violentes, non ? » Elle m’a répondu avec le plus de tact possible, néanmoins ça voulait dire que oui, bien entendu.
J’apprends aussi qu’en s’inscrivant dans ce groupe de lecture, les détenus « gagnent des points », en quelque sorte, qui peuvent leur permettre des remises de peine. Leur implication et leurs réactions peuvent donc être un peu calculées : autant le savoir.
Bizarrement je n’ai pas été si impressionnée par les lieux. Peut-être parce que des chats y circulent en liberté. Et parce que ce centre semble avoir été assez bien pensé, ni écrasant ni sordide. Il y a même un très beau jardin entre les bâtiments. Mais lorsque la salle a commencé à se remplir, j’avoue ne pas m’être sentie très à l’aise. Nombre de ces hommes étaient de véritables armoires à glace. Cela m’a fait un drôle d’effet lorsque plusieurs d’entre eux sont venus naturellement me serrer la main avec un grand sourire, me remerciant d’être venue. C’était étrange de serrer ces mains-là. On ne peut s’empêcher de se demander de quoi elles ont pu être coupables, ces mains. Ce fut ce contact-là qui fut le plus difficile, je crois, de toute la rencontre.
Parce qu’ensuite vint la beauté.
Sous la forme d’une danse.
Le projet autour de l’égalité hommes-femmes comportait un travail avec une chorégraphe, qui a accompli un travail remarquable. A cause d’un bête souci informatique, seuls deux sur les quatre danseurs étaient là. Avec la chorégraphe, ils ont dansé des tableaux montrant l’emprise, la violence, la confrontation, la résilience (c’est en tout cas ce que j’en ai compris). Comme c’était émouvant de voir ces deux détenus dont l’un assez jeune et très beau s’exposer ainsi sur scène, rouler des épaules, s’élancer, s’entreregarder, se faire confiance… Profondément touchant.
C’était bien de passer après ça.
Mais les mots, subitement, ont paru avoir moins de poids que les gestes. Et j’ai perçu leur très grande limite. La discussion s’est bien passée, certes. J’ai senti une très grande culture chez un ou deux d’entre eux. Et l’un des détenus avait une grande envie de discuter du sujet, avec une grande éloquence. Mais il y avait un éléphant dans la pièce. Ce pourquoi ils étaient détenus là, et dont on ne pouvait pas parler, et que je devais ignorer. Cette chose au coeur même de la discussion était immensément présente et absente tout à la fois. 
Or briser les non-dits est ce qui me motive et qui me rend si heureuse dans les rencontres autour de Renversante, même si rejet ou confrontation, voire surtout si rejet ou confrontation. Pour la première fois à l’issue d’un débat autour de Renversante, j’ai ressenti un manque immense, tout entier creusé par ce non-dit.
Je suis contente d’avoir eu cette expérience. Heureuse d’avoir rencontré ces êtres humains avec leurs failles, leurs contradictions et leurs intelligences. Mais lorsqu’Anne m’a demandé si j’étais prête à recommencer dans une autre prison, peut-être cette fois avec des femmes, j’avoue avoir botté en touche. Autour de n’importe lequel de mes romans, oui, ai-je finalement répondu. Mais à propos de Renversante, ce livre si singulier, il faudrait renverser un monde qui dans ce cadre peut difficilement l’être…

A bientôt, chers vous, pour de nouvelles aventures militantes dans ce monde si complexe.

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