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En voici le texte aussi ici :
Crise dans le monde du livre : s’adapter ?
Sillons d’écriture 11 : Librairies qui ferment, salons littéraires qui s’arrêtent… La chute des ventes de livres est le prétexte à un démantèlement du réseau littéraire qui faisait la force de notre pays.
Un projet…
C’est un vrai projet de laisser ce réseau littéraire puissant se déliter. Mon collègue écrivain Eric Pessan a formulé les choses ainsi dans un post de juin que vous trouverez sur ses profils Insta et fb : “on voit apparaitre un terrible dessein : on cherche à réduire et décrédibiliser la pensée (lire c’est penser, que cela soit une pensée intellectuelle ou une pensée sensible) pour mieux faire advenir le fascisme.”
Une phrase choc, et c’est bien les phrases choc. Que vous soyez d’accord ou non, réfléchissez-y bien.
Ce projet profite d’un constat
Le constat, incontestable : tout le monde lit moins, les jeunes comme les moins jeunes et les plus vieux et les plus vieilles.
Or si les jeunes lisent moins, d’abord, c’est certes à cause des écrans – qu’on a d’ailleurs massivement fait entrer dans les écoles ! -, mais aussi à cause d’une baisse drastique des subventions allouées à la culture ces dernières années.
Du coup, si des librairies ferment aujourd’hui, on peut prétendre que c’est juste parce que les gens n’achètent plus de livres… en omettant que c’est aussi parce que les librairies sont moins aidées par l’Etat, et que tout l’écosystème est fait pour que les jeunes ne puissent pas être au courant des parutions qui leur sont destinées (on en parle de la fin de Je Bouquine ? C’était un formidable prescripteur de romans. Comment laisser ce magazine disparaitre ?). Idem pour les maisons d’éditions ou pour les événements littéraires qui ont vu leurs subventions s’amenuiser au fil du temps…
Or il faut aider la culture, donc aider tous les acteurs et toutes les actrices qui en sont le coeur et qui la portent. On ne peut pas s’en tenir à : bah ça ne fonctionne plus, c’est la loi du marché. Il ne s’agit pas de laisser mourir le marché des bilboquets juste parce que les enfants préfèrent d’autres jeux. Il s’agit de ce que l’on donne aux cerveaux de nos enfants et de nos adolescents.
C’est pour cela que chaque maillon de la chaîne du livre cherche à résister coûte que coûte… Non pas seulement pour sa survie, mais pour la lutte contre l’idiocratie en marche. Et comme souvent dans ce type de situations, ce sont celles et ceux qui n’y sont pour rien qui se remettent en question.
Remise en question littéraire…
Je n’ai pas échappé à cette remise en cause, dont je vous livre le cheminement et les conclusions.
Dans ce contexte de délitement de la pensée, les messages que nous recevons, nous auteurs et autrices de littérature pour ados, pour tenter de séduire tout de même notre lectorat, c’est : écrire moins, écrire moins long, écrire « plus facile ».
Je précise que le mot « séduire » ne me déplait pas. Mes récits doivent séduire. Si je n’en étais pas si persuadée, je ne me poserais pas tant de questions.
Ce « plus facile », en revanche, m’interpelle énormément.
Je veille à ne pas le rejeter d’un bloc, ce serait un réflexe élitiste dont je me méfie beaucoup.
J’ai donc essayé de comprendre. Pour cela j’ai lu ce qui a du succès, en litté générale : La femme de ménage. En romantasy : Un palais d’épines et de roses (ACOTAR), tome 1. En litté française contemporaine : des romans populaires d’auteurs et autrices par ailleurs très sympathiques. Bon, je ne suis pas cliente. Ce n’est juste pas pour moi. Cela me surprend beaucoup car jusqu’à il y a environ 10 ans j’étais toujours enthousiasmée par ce qui avait beaucoup de succès – je me croyais facile à contenter, comme lectrice Quelque chose a changé, ou alors c’est moi (l’idée que je sois devenue une vieille élitiste commence à m’effleurer, méfiance !)
En littérature jeunesse, je trouve davantage de réponses.
Ces derniers mois, j’ai lu plusieurs romans ados qui m’ont beaucoup plu, récents ou moins récents.
La trilogie L’été où je suis devenue jolie, de Jenny Han
Rita, de Marie Pavlenko
Eleanor et Park, de Rainbow Rowell
Enragée, de Cécile Alix
Tiens bon, Rachel, de Judy Blume
Et d’autres encore mais ceux-là sont très représentatifs. Il est intéressant de comparer ces romans-là car ce sont tous des récits contemporains. D’abord ils sont tous qualitativement, selon moi, bien au-dessus des grands succès dont je viens de parler plus haut, pour adultes. Oui, même L’été où je suis devenue jolie, et de loin. C’est une romance, mais aussi un roman sur le deuil et le passage à l’âge adulte que j’ai trouvé très fin. Et très prenant.
J’ai cependant noté une réelle différence entre les romans français et les romans américains : la poésie.
Chez Marie et chez Cécile, ce qui m’a surtout happée, en plus d’un récit bien mené, c’est la poésie, le style. On vibre rien qu’au détour d’une phrase. Chaque voix est incarnée. C’est beau. Ca remue.
Dans les récits américains, c’est très étrange, c’est comme si le « beau » du style était mis à distance. Comme si ces autrices là s’en méfiaient. Si l’on ne devait parler que du style, sur un seul passage pris isolément du reste du roman, c’est le même que La femme de ménage, ou ACOTAR, que je n’ai pas aimés du tout. On pourrait le qualifier de plat. Mais qu’est-ce qui rend les romans de Judy Blume ou de Rainbow Rowell bien plus passionnants et touchants ? L’intelligence présumée des lecteurs et lectrices.
Tiens bon Rachel de Judy Blume en est presque un archétype. J’ai été frappée par l’extrême minimalisme du propos. Que le personnage ait 13 ans rend très crédible cette absence presque totale de méta-réflexion. Rachel ne fait que rapporter ce qui lui arrive et ce qu’elle voit. Cela peut créer une frustration (mais quand va-t-elle enfin hurler à quel point son grand frère lui sort par les yeux ?). Mais ce non-dit crée beaucoup d’émotions. Car on hurle à sa place, au fond. Si la fin m’a laissée très perplexe, c’est sans doute parce que ce texte a plus de 30 ans. Cela créera sans doute du débat avec des jeunes filles d’aujourd’hui moins habituées à ce qu’on leur dise tout le temps que c’est à elles de s’adapter.
En résumé, aucun de ces romans n’est « facile ». Tous misent sur l’intelligence de leurs lectorats, d’une manière ou d’une autre. Et tous plaisent aux jeunes qui lisent – je le sais, ils m’en parlent quand je les rencontre !
Ce qui me frappe surtout, c’est que jamais en jeunesse on n’a vu de grand succès qui ne soit pas ultra-qualitatif. Tirez-en la conclusion que vous voudrez !
Alors, des solutions ?
En tout cas, n’écrivons pas « plus facile » pour les jeunes, dans l’espoir qu’ils et elles soient plus nombreuses à nous lire. Ne prenons surtout pas comme modèles ce qui fonctionne pour les plus âgé·es… cela nivellerait par le bas. Ce n’est pas ce que les jeunes qui lisent cherchent. Ce n’est pas ce qui mènera vers la lecture celles et ceux qui ne lisent plus. Au contraire, écrivons encore mieux. Ou continuons d’écrire tout aussi bien.
Ce que je raconte là ne résout rien quant à la baisse catastrophique des ventes. Mais je suis persuadée que cela nous demande à nous auteurs et autrices une exigence de qualité encore plus grande qu’avant, et non l’inverse.
Le reste des solutions est à chercher du côté de nos gouvernants, car, je le répète, tout est question d’argent dédié à la culture.
Notamment aux rencontres scolaires et aux ateliers d’écriture, qui sont un extraordinaire levier de lecture. Cela va avec : il faut aussi aider davantage les festivals littéraires (et faire en sorte qu’ils puissent attirer les ados au même titre que les enfants – par pitié pas d’entrée payante dès 16 ans, par ex, comme j’ai pu le voir récemment !) ; aider les librairies bien sûr, qui font un formidable travail de conseil. Il y a aussi tout un pan de la formation des enseignant·es qui devrait être dédiée à : comment faire lire. Car de nos jours il ne suffit plus de dire aux jeunes : lisez. Il faut y mettre temps, créativité et énergie. Et quand c’est bien fait, ça marche, je l’ai constaté plus d’une fois lors de mes dernières rencontres scolaires (j’ai récolté quelques idées ici : https://florencehinckel.com/rencontre-ponctuelle/#enseignants).
Il faudrait de l’argent pour tous les formidables prescripteurs (bibliothécaires, profs doc) afin qu’ils et elles achètent les livres, en parlent, les fassent vivre…
Il faudrait aussi de l’argent pour créer des émissions littéraires envers la jeunesse sur twitch, TikTok, YouTube ou que sais-je pour promouvoir la littérature jeunesse à la manière d’une Grande Librairie (par pitié ne l’appelez pas La Petite Librairie). Oui, je sais, certaines influenceuses et influenceurs le font déjà très bien, mais questionnons l’algorithme qui par exemple ne met en avant dans ma timeline que les influenceurs littéraires mâles (!)… Ce serait bien aussi une véritable émission de référence qui inviterait les auteurs et autrices, qui ferait des reportages – bref qui aurait les moyens pour tout ça.
Il faudrait de l’argent pour les maisons d’édition jeunesse/ados, argent qui ne puisse être fléché que vers la création française de romans jeunesse et ados (histoire qu’elles ne mettent pas tout l’argent dans les livres de coloriage, qui cartonnent… histoire aussi qu’il ne leur viennent pas à l’esprit de baisser nos à-valoirs déjà pas exceptionnels). Argent qui puisse être fléché vers la promotion de ces romans (comment voulez-vous que les jeunes ou leurs parents achètent nos romans s’ils ne savent même pas qu’ils existent ?)
Et bien entendu ce n’est pas le moment de supprimer les bourses de création pour les auteurs et autrices (supprimer le CNL en titille certains, pourtant…..) car il faut aussi aider les écrivaines et les écrivains.
Il faudrait aussi lutter contre le marché de l’occasion qui nous vampirise, contre le piratage qui nous pombe…. oh j’en ai d’autres des idées. Mais c’est dommage, hein, il faut toujours de l’argent pour les mener à bien.
Pour conclure enfin : les responsables ne sont pas les jeunes qui lisent moins, mais nos décideurs qui décident de les laisser lire moins.
Maintenant, relisez la phrase d’Eric Pessan citée plus haut, et repensez-y.
Il n’est pas trop tard. On peut encore réagir. En en parlant, en l’écrivant, en interpellant nos élus… Crions au secours de toutes les manières possibles. Cessons de faire comme si tout allait bien. Non pour nous, mais pour nos enfants, nos petits-enfants, notre avenir total…
….
Prochaine parution
Eh oui. On continue d’y croire. On continue donc d’écrire, et de publier. On résiste.
Bientôt sur les réseaux des éditions Nathan vous sera révélée la couverture de notre roman à l’amie Rachel Corenblit et moi, à paraître le 28 août prochain : Qui a tué Madeline ? Rencontrera-t-il son lectorat ? On croise les doigts.
A bientôt !






