Il y a les personnes qui froncent les sourcils lorsqu’elles entendent un propos qui leur paraît anormal, pour réagir immédiatement par ce genre de répliques :

– Mais enfin qu’est-ce que tu dis ? Ce n’est pas logique/possible/cohérent.

Dans la suite de la conversation, ces personnes – appelons-les « réalistes » – vont tenter de pousser leur interlocuteur dans ses retranchements, le cogner contre les murs de la logique, le mettre face à ses contradictions, le remettre sur les rails du sens commun. Les réalistes sont des personnes très fortes, sûres du monde réel, qui ne s’en laissent pas conter, et qui n’accordent aucune possibilité de prise aux manipulateurs ou autres pervers narcissiques. Il est toujours très salutaire d’avoir au moins un réaliste dans son entourage. Il peut être l’élément qui permet de retrouver ses repères. Les réalistes avancent dans le monde en rejetant tout ce qui leur est incompréhensible, comme munis d’une armure et d’une épée qui pourfend les fantômes, sans jamais un pas de côté.

Puis il y a les personnes qui exactement au même propos vont observer un temps de réflexion pour se questionner ainsi : « Tiens, mon interlocuteur vient de dire une chose qui me paraît bizarre, à mon moi de maintenant. Mais s’il l’a dite, c’est qu’il doit avoir ses raisons. Quelles sont ses raisons ? Qu’a vécu ou que vit cette personne, pour être amenée à avoir cette représentation du monde ? ». Eux vont répliquer quelque chose comme :

– Explique-moi un peu ce que tu viens de dire. Pourquoi le dis-tu ?

Ces personnes – appelons-les « empathiques » mais on pourrait aussi les appeler « curieux » – sont certainement plus fragiles. Tenter de comprendre est toujours si dangereux ! Ce sont les proies parfaites des manipulateurs de tout poil et autres vampires aspirateurs de vitalité. Qui plus est, ces derniers les flairent à des kilomètres. Il faudra aux « empathiques » faire les frais de mauvaises expériences pour à leur tour flairer les séduisants manipulateurs aussi sûrement qu’eux les flairent, et les tenir à distance. Alors, ils seront forts eux aussi, tout en paraissant faire du sur-place, voire reculer dans ce monde ultra-compétitif. Doublement forts ? Je le crois, bien que la possibilité de perdre pied soit décuplée, car capables de naviguer dans plusieurs mondes, diverses strates, dans de multiples profondeurs, d’y évoluer, et ainsi évoluer, tout cela par des voies souvent inattendues.

Pourquoi ces réflexions ? Parce que  je viens d’achever une lecture très particulière que j’ai beaucoup aimée : Les chroniques de l’oiseau à ressort d’Haruki Murakami.

oiseau

J’avais été un peu échaudée par son Autoportrait de l’écrivain en coureur de fond, un brin complaisant, mais j’ai très bien fait de ne pas m’arrêter là, car j’ai adoré ces chroniques-ci. De toute évidence, Murakami (et encore plus le héros de ce roman) fait partie de la seconde catégorie de personnes, et il nous plonge dans des profondeurs incroyables auxquelles, par son talent, on croit pourtant. Dans ce roman, le réel s’effrite brutalement et la perte de repères, dans un monde très quotidien, aux gestes simples, aux relations saines, se fait progressivement, sans frontière nette. Réel et irréel se côtoient, de façon infiniment poreuse. L’un a des conséquences sur l’autre. L’Histoire et ses traumatismes rejoignent le présent. Les fantasmes prennent corps avant de s’évaporer. Les « empathiques » se reconnaissent entre eux. Des portes s’ouvrent, d’autres se referment, des mondes se déploient et d’autres rétrécissent. Des transformations s’opèrent. Les sphères du pouvoir arborent leur masque froid, captivent les foules par le biais de chaînes obscures. J’ai dévoré les aventures de Toru Okada, et ses voyages dans un périmètre aussi restreint. Et j’ai eu un faible pour le personnage adolescent, très touchant, de May Kahasara. Je vous conseille cette expérience de lecture.

Ah, cependant, j’ignore totalement si la première catégorie de personnes, les réalistes, est capable d’adhérer et d’apprécier ce roman ébouriffant, iconoclaste et abyssal. Mais après tout, n’en faut-il pas pour tous les goûts, et toutes les catégories de personnes ?

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