Lectures anti-radicales : Samedi 14 novembre, Et mes yeux se sont fermés, 2084

Publié sur 4 min. de lecture

Voici trois de mes dernières lectures, qu’il me semble opportun de rassembler dans un même article.

D’abord j’ai eu la chance de lire avant sa parution, dans l’une des versions de travail de l’ami Vincent, son beau Samedi 14 novembre.


J’avoue ne pas avoir encore eu le temps de lire la version définitive, mais je sais que je peux en louer l’audace et l’exigence. Vincent est un homme de dialogue, il m’est apparu très logique que le noeud de son histoire repose sur un dialogue entre deux personnages qui n’ont rien a priori pour s’entendre. Résumer cette histoire serait réducteur, je ne m’y risque pas. Je crois qu’il faut lire ce roman car des trois que je présente aujourd’hui c’est celui que j’ai trouvé le plus original, aux registres mouvants, à la voix la plus personnelle, et surtout qui présente le plus d’espoir (je sais que Vincent va rougir quand il va voir les romans suivants).

Le second est Et mes yeux se sont fermés de Patrick Bard.


Merci à la librairie Tonnet de Pau pour ce cadeau !

Ce roman-ci est de facture plus classique et présente les points de vue alternés autour de la radicalisation d’une jeune fille, qui part en Syrie. C’est très efficace et prenant, je l’ai dévoré. La force de ce roman est de réussir à nous placer dans la tête de cette jeune fille, si bien que nous la comprenons. Je rappelle que comprendre, étymologiquement, signifie « prendre avec ». Et il est important de prendre d’autres humains avec soi dans sa tête. N’est-ce pas le rôle de la littérature ? J’aurais personnellement ajouté d’autres ressorts à la radicalisation de cette jeune fille, d’ordre plus spécifiquement féminins et que je crois importants, mais peu importe et sans doute que chaque profil radical a ses spécificités. Celui-ci est très crédible, et le tout paraît très bien documenté. Ce roman-ci a l’avantage d’être accessible aux plus jeunes grâce à sa narration plus simple, je pense dès 12-13 ans, quand celui de Vincent s’adresse d’après moi aux plus de 15 ans.

Puis je viens de terminer 2084 de Boualem Sansal.


Il est « amusant » de constater que pour une fois, c’est la littérature générale qui a recours au genre de la SF anticipatrice, quand les auteurs dits pour la jeunesse osent être plus réalistes. Car j’ai beaucoup pensé au Soumission de Houellebecq en lisant 2084. Ces deux romans sont des romans de SF sur le même thème mais qui ne sont pas présentés comme des romans de SF. La littérature jeunesse semble commencer à s’inspirer de ce non-étiquetage salvateur. 2084, donc. J’ai évidemment trouvé de nombreuses références au 1984 de George Orwell, sauf que le héros ne fuit pas avec une femme mais avec un ami, le régime totalitaire en question n’étant pas le stalinisme que critiquait Orwell, mais une forme d’islamisme réduisant les femmes à… pas grand-chose. Les mécanismes de toute dictature se ressemblent, broient les hommes de la même façon, mais ils broient les femmes avec de « menues » différences… Il y a notamment cette même scène oxygénante de femme qui chante dans une cour en étendant son linge. Cette même litanie, aussi. Il y a Bigaye, il y a la politique d’oubli… Bref un bel hommage fidèle, transposé dans une société très inspirée de ce dont rêvent certainement les islamistes radicaux. En ce sens on se situerait donc seulement quelques dizaines d’années après le récit de Soumission. J’ai cependant eu beaucoup de mal à le lire, et pour moi le « plaisir de lecture » si l’on peut parler ainsi pour un récit si affolant, n’a commencé qu’à la page 160. La narration ne m’a guère accrochée, je ne saurais dire pourquoi. Mais un livre important, car nous manquons aujourd’hui de récits orwelliens, pour analyser avec acuité ce qui se passe dans notre monde actuel.

Trois romans à lire d’urgence, pour faire reculer dans les esprits toutes les radicalisations, extrémistes ou populistes. Il manque cependant encore, je trouve, des voix féminines pour évoquer ces thèmes, même si les deux premiers romans ci-dessus s’attachent à en faire entendre, et qui sont belles. Dans le troisième, ce n’est qu’un chant. Ces trois romans sont justes et beaux ou glaçants, mais il m’a manqué quelque chose. Je pense aussi à Little sister de Benoît Séverac, mais que je n’ai pas lu. C’est vraiment bien que les hommes parlent de ce qui arrive aux femmes et se mettent à leur place, mais où sont les voix féminines sur le sujet ?  Les auteures semblent avoir encore du mal à parler de ce qui arrive. Peut-être est-ce trop de combats à la fois, trop de complexités. Et il faut réussir à exister avant d’écrire.

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