Ce matin notre ministre de la Culture, en Avignon, en plein coeur de la cour d’honneur, évoquait le sentiment d’exclusion ressenti par certains face à un comportement qu’elle a appelé « d’entre-soi », aussi bien vécu dans le in que dans le off du festival.

Sentiment prégnant, me concernant, pour le in que je n’ai jamais osé approché, moi qui n’ai jamais « fait » que le off, mais tout est toujours question de hiérarchie. Un jour peut-être serai-je comme un poisson dans l’eau dans le in. Il faudra alors que je m’interroge et prenne une grande distance.

Depuis peu, je ressens le malaise d’être désormais plongée dans l’entre soi du off, cet entre soi qui exclut tant de gens, et les empêche certainement de s’approcher des salles du off d’Avignon en plein festival, comme peut-être de tout théâtre, de tout musée (expos, etc…). Malaise d’autant plus grand que mon empathie pour les « exclus » provient d’une « exclusion » semblable vécue dans le passé. C’est très tard, bien ancrée dans l’âge adulte, que j’ai osé à petits pas m’approcher des lieux de culture.

Peu de gens, parmi les « initiés », se représentent le courage qu’il faut rassembler pour entrer pour la toute première fois dans un musée, une galerie, une salle de spectacle, et parfois même une bibliothèque.

J’avoue aujourd’hui la peur panique que m’inspiraient les vigiles en costume foncé et air sévère dans les musées – quel geste allais-je commettre qui me vaudrait d’être appréhendée ? J’avoue la honte d’avoir compris très tard qu’il faut souvent suivre un parcours déterminé dans une exposition – honte d’être rappelée à l’ordre d’une voix sonore dans le silence d’un musée, telle une criminelle, parce que j’avais suivi un sens interdit ou un couloir privé.  Comment savoir également, sans être houspillée une première fois, qu’il faut laisser son sac aux vestiaires – et payer 1 euro de plus pour cela ? Difficile de soutenir le regard de cette femme au guichet, lorsqu’elle a compris qu’on ne savait pas quoi demander, quoi payer, où se rendre et quand, comment procéder… J’ai mis du temps, à force de moult rappels à l’ordre vécus de façon humiliante, pour me familiariser avec les codes de ces lieux sans avoir l’air trop gauche ou perdue. C’est terrible d’avoir l’air gauche ou perdu dans ces endroits où d’autres pénètrent d’un pas assuré, le regard droit et un sourire franc aux lèvres.

Terrible de reconnaître que j’ai désormais cette attitude pleine d’assurance aujourd’hui. Par ce comportement, est-ce que j’exclus d’autres gens ? Très certainement.

C’est encore plus vrai dans la jungle du off, que j’ai mis longtemps à défricher. C’est incompréhensible, au début. Impossible de décrypter ce gros catalogue. Où sont les salles ? Comment y accéder ? Comment y entrer ? A quoi correspondent ces horaires ? Quel spectacle vaut la peine ? Comment ne pas payer trop cher ? Où, à quel moment ? Aujourd’hui je maîtrise le truc à fond, et j’arpente la rue des teinturiers avec aisance.

Première visite en Arles vécue dans la même errance perdue, pendant les rencontres de la photographie. Maintenant, je suis chevronnée, je sais me diriger, je « maîtrise », et j’ai appris à maîtriser il y a peu parce que j’étais sûre de pouvoir payer un billet d’entrée à une expo. J’avais au moins l’assurance du pognon, grâce à mon salaire d’instit. Ce ne fut pas si facile pour autant.

En Avignon, j’aime désormais beaucoup me promener dans des rues bardées d’affiches et bombardée de flyers qui me terrifiaient par le passé parce que je ne comprenais pas leur fonction. Que devais-je faire en acceptant le flyer d’un artiste ? Devais-je le payer ? Est-ce que je m’engageais pour un truc ? Les comédiens et artistes, même ceux qui galèrent, qui sont exclus de bien d’autres lieux, ne se rendent peut-être pas tous compte de la peur et de la crainte qu’ils suscitent. Ils impressionnent, et j’ai encore aujourd’hui une grande timidité face à eux.

C’est le grand paradoxe de l’art, pratiqué par des personnes souvent pauvres, souvent humbles, et qui pourtant sans le vouloir excluent et gardent loin de l’art d’autres personnes pauvres et humbles.

Mon « statut » d’écrivain n’est pas autre. Je suis toujours très consciente de ce que je vis actuellement, ayant sans cesse en tête ceux qui ne le vivent pas et à qui pourtant je ne cesse de vouloir m’adresser. Ayant sans cesse en tête celle que j’étais, que je suis encore en profondeur, avant de vivre ce que je suis obligée d’appeler « l’entre soi » de la littérature jeunesse, entre soi réel, que je « pratique », par amitié certes, mais des amitiés nées dans des milieux auxquels j’ai eu accès grâce à la publication de mes livres, et pas autrement.

Je suis toujours un peu triste ou mal à l’aise lorsque je vois dans le regard, ou que je discerne dans les mots de quelqu’un qui sait que je « publie » quelque chose qui approche l’admiration, un respect disproportionné, une trop grande timidité, ou carrément une peur de m’approcher et par suite de cette peur parfois du mépris. Si j’écrivais sans publier, cette distance n’existerait pas. Par bonheur, je publie en jeunesse, ce qui réduit pas mal le gouffre, puisque souvent, tout de suite, je vois dans le même regard de ces mêmes gens : ah, elle ne publie que pour les mioches.

Pourtant, cela fait partie de moi et je n’aime pas le cacher. Si je publie, c’est pour être lue. Pour partager. Et maintenant, je le dis sans honte, c’est pour gagner assez d’argent afin de pouvoir continuer. C’est moi. C’est devenu moi, mais je suis encore profondément ce moi ancien qui avais peur aussi, qui admirais trop, qui n’osais approcher aucun écrivain, aucun artiste. Quant aux éditeurs, n’en parlons pas ! J’ai mis des années à comprendre qu’ils étaient aussi humains que moi.

Donc, Mme la ministre, vous avez raison, je crois, de tenter d’oeuvrer pour que cet entre-soi disparaisse, pour que la culture se brasse, se démocratise, aille vers les gens. J’espère que vous trouverez les bons moyens (au pavillon M de Marseille, j’ai surtout eu l’impression que le Marseille de la Culture était une ode constante et prolongée aux dieux Orange ou Eurocopter, ô grands financeurs).

A ce propos j’aimerais signaler la présence à Aubagne jusqu’au 29 septembre du musée Pompidou devenu mobile pour aller vers ceux qui n’osent jamais entrer dans un musée. C’est financé par l’Etat et les communes. L’entrée est libre et gratuite (comme dans une bibliothèque, lieu où les romans sont gratuits !). Allez-y avec vos enfants, afin qu’ils ne se sentent jamais exclus de tels lieux.

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4 Commentaires
  • Gaël
    18 juillet 2013

    Tiens, ce billet me fait penser à Sarah, de la ligne 15!

    • florence
      19 juillet 2013

      Ah, pourquoi ? Je n’ai peut-être pas assez de distance avec mes textes, du coup je vois pas !

  • Gaël
    19 juillet 2013

    Il me semble que quand Sarah va visiter un musée avec sa classe, elle n’a jamais passé la porte d’un musée. C’est un monde inconnu d’elle. Et, finalement, elle y trouve l’inspiration.

    • florence
      19 juillet 2013

      Mais oui t’as complètement raison, j’avais oublié ! Ben oui, ça vient de là.

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