entre prudence et foi

Publié sur 7 min. de lecture

Je suis tombée sur cet article des Echos (je ne lis jamais les Echos, cependant je suis inscrite à la revue de presse de l’ARL PACA qui oriente intelligemment ma culture dans le domaine éditorial). Le tire : « Actes Sud, roi des prix… ou de la com ».

Je trouve ça intéressant, notamment cette phrase : « En France, on a encore beaucoup de mal à assumer qu’un livre soit un produit commercial.  » Mais aussi : « Nous faisons ce type de campagnes sept à huit fois par an, lorsque nous estimons qu’un livre possède un potentiel impressionnant ». De la belle promo, mais pas pour tous les livres. Injustice ou vrai choix intelligent ? Evidemment tout dépend de qui on est : l’auteur porté ou l’auteur « à qui on laisse le temps à son livre de trouver son public ». Il y a tout de même d’après moi quelque chose de sain, là-dedans, et de pertinent, tant que la qualité est au rendez-vous. Et pourquoi ne pas voir pour les romans le même traitement que d’autres oeuvres culturelles, qu’on a beaucoup moins de mal à considérer comme des « produits commerciaux » (films, chansons….) ? Peut-être est-il temps de sortir la littérature de son champ exclusivement éthéré et feutré. Elle meurt, de toute façon, en la cantonnant dans des cénacles. Peut-être est-ce donc le moyen de réconcilier une partie de la population avec la lecture, en la  dépoussiérant, en la sortant de son caractère élitiste, et prosaïquement en « draguant » cette population. Peut-être aussi est-ce le moyen de sauver du même coup une partie des écrivains, financièrement parlant (certes, seulement une partie, mais comme dans tout secteur culturel où il y a ceux qui ont du succès et les autres… que ce soit juste ou pas, hélas.)

Je suis consciente d’avoir un avis sans doute biaisé, puisque U4 a bénéficié de ce traitement de faveur, ce qui est encore plus rare en littérature jeunesse, mais qui va certainement s’étendre, puisque chacun a pu constater que cela fonctionnait. Mais il faut insister sur le fait qu’il ne s’agit pas (et qu’il ne doit pas s’agir) de produits marketés. L’écrivain doit rester libre, entièrement, et l’éditeur ne doit pas lui fournir de contraintes. Que l’écrivain tente de s’autoformater pour avoir la chance d’être parmi ceux que l’éditeur va porter, je n’y crois de toute façon que très moyennement. J’ai foi en la littérature, et je crois qu’un roman qui n’a pas été écrit avec élan et sincérité ne sera pas excellent (et ne sera pas promu par les bons éditeurs – les autres ne m’intéressent guère).

Le souci sera toujours pour les excellents romans qui passeront inaperçus car sans promotion, pour moult raisons (la première étant que peu de maisons d’édition peuvent se le permettre). C’est injuste, bien sûr, mais il reste en jeunesse en tout cas tout un réseau de prescripteurs qui va permettre à ces romans-là d’exister et d’être lus, via des prix, des rallyes lecture, des salons du livre, des rencontres scolaires. Cela peut mener à un succès d’estime non négligeable, qui pourra permettre à des éditeurs plus « gros » de s’intéresser à ces auteurs, si tant est que ces derniers ont envie d’y migrer.

Je parle en connaissance de cause puisque ma carrière d’écrivain a démarré très doucement, et a bénéficié de grands tournants : de 2003 à 2010 je ne considérais même pas l’activité d’écrivain comme un métier (j’étais professeur des écoles à plein temps), j’écrivais quand j’en avais envie, pour me faire juste plaisir, et d’ailleurs je publiais peu ; mais il y eut pour commencer La guerre des vanilles chez Magnard, La fille qui dort aux 400 coups remarqué par la profession, puis en 2007 mon roman Confidences entre filles chez Rageot qui se vendit très bien et qui sans m’enrichir me donna néanmoins confiance, couplé en 2009 avec un Folio Junior chez Gallimard Jeunesse (vraie reconnaissance pour moi de mon écriture), m’incitant à me mettre en disponibilité de mon travail d’enseignante pour écrire Ligne 15 durant 2 ans (réédité sous le titre Quatre filles et quatre garçons), qui bénéficia heureusement d’un beau succès d’estime ;  puis il y eut mon Scripto toujours chez Gallimard (bon OK, mon écriture doit vraiment valoir quelque chose !), puis les prix pour Théa pour l’éternité, sorti en 2012, un petit engouement joyeux pour ma série du Chat Pitre, mes romans Rageot qui continuaient à bien fonctionner, et au fil de toutes ces années des déconvenues éditoriales (principalement avec une maison d’édition qui a de gros soucis judiciaires en ce moment-même, ce dont je ne me réjouis pas mais que je voyais venir depuis longtemps – il n’y a quand même pas de surprise), mais aussi de très belles rencontres avec des éditrices ou des directeurs de collection, de jolies preuves de confiance, et puis U4, et puis ≠bleue, et puis ma démission de l’Education Nationale pour me consacrer à l’écriture à plein temps… Ouf.

Mon parcours fut loin d’être fulgurant et il n’est pas non plus exemplaire. Mais je suis heureuse qu’il se soit passé ainsi, via toutes ces étapes en forme de courbe ascendante ponctuée de ruptures, car de cette façon non seulement je n’ai cessé d’apprendre à écrire mais aussi à « être écrivain », et en plus j’ai une vision du monde éditorial jeunesse assez large et je crois assez juste, et pour moi-même je m’attends à tout, même si j’avance avec prudence. J’ai connu de multiples situations : le bouquin qui passe inaperçu et ne se vend quasiment pas, le bouquin qui se vend sans promotion aucune, le bouquin qui ne se vend pas mais dont je suis heureuse qu’il existe, le bouquin qui se vend sans que je comprenne bien l’alchimie que j’y ai moi-même instillé pour qu’il plaise autant (le cas « Confidences entre filles »), le bouquin beaucoup sélectionné mais qui ne reçoit aucun prix, le bouquin qui reçoit quelques prix, le bouquin dont on parle un peu en presse (miracle), le bouquin qui génère des réactions hyper émouvantes de la part des lecteurs, et puis le cas U4, un peu magique.

Je ne veux pas en faire une leçon mais j’ai toujours prudemment adapté ma situation professionnelle parallèle à ce qui se passait dans ma carrière d’écrivain. Quand mes livres ne me rapportaient rien ou presque (durant tout de même les 7 premières années), je suis restée professeure des écoles, puis en disponibilité quand les rencontres scolaires me permirent de compenser les faibles droits d’auteur, puis c’est avec U4 que j’ai démissionné de l’Educ Nat (et je suis consciente du risque énorme que j’ai pris). Je suis une grande prudente mais aussi une grande rationnelle. Certes mon métier d’enseignante me permettait une belle souplesse pour dégager du temps libre (ce n’est plus le cas aujourd’hui hélas, d’où ma démission), mais je n’aurais pas non plus lâché un autre métier sans le succès d’U4. Pourquoi ? Parce que l’état actuel des choses pour les écrivains n’est pas satisfaisant, loin de là : il serait souhaitable que les auteurs bénéficient d’un statut qui leur permettrait de ne pas basculer immédiatement dans la misère au moindre coup de mou ou coup de malchance, ou rencontre avec éditeur indélicat ; je trouve aussi qu’on devrait être mieux rémunérés, 6% c’est beaucoup trop peu, mais aussi 7%, et j’aimerais qu’on explose le palier symbolique de 10% en jeunesse, généralement au-delà de 40000 exemplaires vendus, car lorsqu’un bouquin fonctionne l’auteur doit pouvoir en profiter à sa juste mesure comme toute la chaîne du livre. Et donc d’après moi il faut être très prudents tant que les choses ne changent pas, sans cesser de se battre pour que ça change.

Et pourtant j’ai abandonné en partie cette prudence : je me trouve aujourd’hui dans la même possible précarité que tous les écrivains qui ont choisi d’en faire leur métier. Je l’ai fait pour avoir le temps d’écrire des projets ambitieux et j’espère de qualité. Je l’ai fait parce que je fournis un travail de professionnelle, en temps et en heure, avec des délais qui ne me permettraient pas d’exercer une autre activité à côté. Je l’ai fait parce que le travail demandé par les éditeurs nécessitent un temps plein. Le tragique de cette situation et de mon professionnalisme est que le jour où les éditeurs ou le public se lasseront de moi (j’ai eu le temps en 13 ans de voir des auteurs soudain mis au placard, très brutalement – mais aussi des éditeurs, qui eux cependant bénéficient d’une protection sociale voire d’une prime de licenciement pour avoir le temps de se retourner), je me retrouverai sans rien.  Je sais, je me le dis chaque jour, que si un jour mes livres ne se vendent plus, je ne pourrai plus vivre de ce métier, c’est la dure loi du marché hélas. Je ne peux qu’espérer que je saurai m’adapter aux goûts des lecteurs (« Ce lecteur, il faut que je le cherche (que je le drague), sans savoir où il est« , Roland Barthes).

Mais une autre chose est aussi sûre : c’est qu’on n’est pas à l’abri d’un succès, puisque les éditeurs jeunesse ont enfin compris qu’on peut promouvoir les auteurs français comme les auteurs américains (voir début de l’article !)… C’est la beauté de ce métier, où personnellement je navigue ballotée entre la prudence, la lutte, la résignation et la foi.

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8 Commentaires
  • Anne Loyer
    12 avril 2016

    Edifiant et passionnant (comme toujours !) Merci en tout cas pour ce super témoignage ! et bravo encore mille fois au passage pour ton parcours, ton succès si amplement mérité !

    • FH
      12 avril 2016

      Oh merci Anne, je vais rougir ! Je te souhaite tout pareil.

  • Silène Edgar
    12 avril 2016

    Merci beaucoup pour cet article, et bravo pour ce choix et ce parcours, je partage avec les collègues d’écriture ! Je suis pour ma part au début, je ne lâche pas l’enseignement mais je suis à 80% et j’espère pouvoir un jour me consacrer exclusivement à l’écriture.

  • Laure Hinckel
    12 avril 2016

    Magnifique article, Florence! Je me retrouve très largement dans ton texte. C’est sans doute ce qui arrive à tes milliers de lecteurs quand il ouvrent un de tes romans. Bravo et courage!

  • LOUP
    12 avril 2016

    Ce qui est très juste dans ton texte Florence, c’est le traitement délicat qu’est un livre. Cette singularité, en France, souligne encore le côté sacré du livre. Il n’est pas (plus ?) réservé à une élite qui lit, se rend en librairie ou en bibliothèque. Il est donc un produit de la culture de masse au même titre qu’un film. Il devrait alors se comporter comme tel. Cela ne veut pas dire, comme tu le dis assez justement, une sorte de nivellement vers une norme d’écriture unique mais bien une reconnaissance d’un auteur,d’un titre et donc d’un public. Par conséquent, la communication d’un livre doit sûrement passer par un 4/3 dans le métro, gare, route de campagne… Sa survie passe par une démystification de son aura et par un gros (immense) travail sur nos charmantes têtes citoyennes en devenir.

    • FH
      12 avril 2016

      C’est tout à fait ça, avec l’espoir que les romans plus confidentiels puissent subsister. L’effet « rouleau compresseur » est aussi à craindre. Merci pour ton passage ici, cher Damien !

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