pour une éducation secondaire porteuse de sens

Publié sur 7 min. de lecture
Je ne cesse de réfléchir à ma trilogie à venir sur la période du lycée, sur le bac et l’orientation, et je continue d’interroger des jeunes, d’investiguer et d’affiner ma réflexion. Cet article est une réflexion sur le rôle et la responsabilité du système scolaire, coupable selon moi d’une dévalorisation croissante de la littérature, et du « sens » de notre société en général.
 
Réunion de rentrée pour les parents d’élèves qui entrent au lycée, en seconde générale. Le proviseur, costumé et cravaté, fait son discours. Dans son discours d’introduction, il lâche :
« Ceux qui ne travaillent pas n’iront pas en première S. Et auront du mal en ES ».
Et c’est tout. Or la seconde se trouve être une classe généraliste où chaque élève se cherche encore ou au contraire a déjà un profil affirmé, qui peut très bien être d’affinité littéraire… qu’il soit travailleur ou pas. Ce sont d’ailleurs les trois choix principaux proposés en filière générale par la suite : S, ES, L.
Mais aujourd’hui encore – c’était déjà le cas quand j’étais moi-même au lycée -, on considère les mathématiques comme un critère de sélection d’excellence (l’école est un peu en retard, bientôt ce seront toujours les maths mais uniquement celles au service de l’économie). Un excellent élève, soit-il davantage littéraire par goût, aura une forte pression, affichée ou larvée, pour choisir quand même une voie scientifique ou économique (comme je vous le disais la voie économique s’est revalorisée ces derniers temps, car le monde est de plus en plus ouvertement gouverné par l’économie). Pourquoi choisir une voie peu valorisée si on peut en choisir une considérée comme celle de l’élite ? On peut comprendre le choix de ces bons élèves. Un cercle de plus en plus vicieux tend à faire de la filière littéraire un choix par défaut, de moins en moins considéré, et qui réduirait les choix pour plus tard.
Pour autant, les choix faits après-bac ont changé depuis une vingtaine d’années. Je me souviens qu’on ne jurait que par les écoles d’ingénieur, auparavant. C’était le choix d’élite par excellence, où l’on comprenait l’importance des mathématiques. Mais aujourd’hui, le métier d’ingénieur en quoi que ce soit attire beaucoup moins, et ce qui fait rêver les plus ambitieux, désormais, ce sont les écoles qui favorisent la constitution de réseaux utiles pour la suite. Car nous sommes désormais plus que jamais dans une ère de réseaux et depuis quelques années les jeunes les plus au courant (id est dans les familles les plus renseignées) l’ont compris. C’est ainsi que j’ai pu entendre une jeune fille (en S) dire qu’elle désirait intégrer Sciences Po Paris pour devenir écrivain. Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne choisissait pas plutôt Lettres sup ou l’ENS ou autre filière de lettres ou Sciences humaines, elle m’a répondu que ce choix était guidé par son souhait de se constituer un réseau qui l’aiderait à être publiée, et de connaître les futurs journalistes qui plus tard parleront de ses livres… Cette jeune fille a-t-elle tout compris ou se fourvoie-t-elle lourdement ? Il est vrai que Sciences Po Paris a eu, entre beaucoup d’autres, Florian Zeller dans ses rangs, mais aussi la chanteuse Camille, par exemple, et cette école peut en être fière, cela prouve qu’elle forme des adultes ouverts et critiques (elle en est d’ailleurs si fière qu’elle communique beaucoup là-dessus). Et puis, devenir écrivain ou chanteuse et parolière après ses études quelles qu’elles soient, cela peut faire partie d’une découverte de soi normale… mais faire le choix d’entrer dans une école « à réseaux » dans cet unique but devrait nous questionner sur la société dans laquelle nous vivons, surtout quand on voit à quel point l’entrée dans ce type d’ écoles est sélective… et surtout essentiellement prise d’assaut par des élèves pourvus d’un bac ES (voie logique : 55 % à peu près des présentés et des admis – je vous prédis que la voie ES va supplanter S et devenir la nouvelle voie royale dans les lycées), suivis ensuite par des S (30 % environ), alors que 13 à 15% seulement des présentés et des admis à Sciences Po ont un bac L (pourquoi si peu de L se présentent alors que le concours semble fait pour eux ? Par manque de confiance ? Non, parce que les littéraires ambitieux sont allés en S ou ES). Dois-je ajouter que ceux qui réussissent à y entrer sont d’abord ceux qui sont au courant de ce concours donc déjà dans une famille « réseautée » (la reproduction analysée par Bourdieu), mais aussi majoritairement ceux qui ont pu bénéficier de cours de préparation, payants bien entendu et donc pas à la portée de tous ? (Même si certaines Grandes Écoles tentent de faire des efforts pour intégrer des jeunes défavorisés, et que des quotas sont heureusement instaurés pour les boursiers.)
Les réseaux ont toujours été puissants, mais aujourd’hui ils prennent une importance cynique, quasiment acceptée, et doublée d’une quasi obligation d’être à l’aise financièrement. Sans cours de soutien, aujourd’hui, un élève sans capacité hors du commun a peu de chances de se distinguer. C’est encore plus vrai s’il est dans une famille « sans réseau ».
Et donc quel message envoie-t-on aux jeunes, dans un monde en crise ? Si vous êtes littéraire et que vous avez une forte ambition dans cette voie, si vous le pouvez ne faites surtout pas L… Que leur dit-on encore ? Que la littérature a moins d’importance que le grenouillage et l’argent. Et surtout : ce que l’on vous fait lire n’a aucun sens. Car enfin quel intérêt de leur faire lire et étudier au lycée Les essais de Montaigne ou Les Caractères de La Bruyère ou les textes des Lumières si au lycée-même règne une forme d’obscurantisme où les valeurs sont élitistes, inégalitaires et ultra-compétitives ? On ne cesse de leur envoyer des signaux contradictoires.
 
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On ne cesse à l’école même de préparer le terrain pour une société injuste et incohérente. Et n’est-ce pas de pire en pire ? On les bombarde de devoirs si bien qu’ils n’ont plus le temps d’autre chose, et on se désole ensuite qu’ils ne lisent pas ou plus, en accusant par exemple leur pratique des écrans (donc en les culpabilisant). Quelle hypocrisie ! En plus c’est faux, les études montrent que les jeunes lisent bel et bien, et plus que leurs ainés (voir cet article édifiant). Si le critère de sélection était la littérature, croyez bien qu’ils liraient encore plus et mieux, nos jeunes, et en masse, comme au temps pas si lointain où la littérature était le critère d’excellence. Car ils ont envie de réussir et de s’en sortir. Mais « on » ne les incite pas à la lecture, pire on leur donne d’eux-mêmes une image désastreuse et fausse de non-lecteurs. Pourquoi ? Pour les freiner dans leurs ardeurs ? Car cela donnerait une jeunesse bien trop éveillée, bien trop critique, bien trop nourrie à Montaigne ou à Voltaire, ou à des textes contemporains qui les inviteraient à réfléchir sur leur monde actuel ? Une jeunesse très dangereuse dans un monde où les puissants veulent nous imposer le trash (on parle de Itélé et de Morandini ?), basé sur l’irréflexion et la docilité – parce que ce « on » dont je parle, ce sont les puissants et les décideurs qui veillent férocement sur leur pré carré, qu’ils souhaitent réserver à leurs familles et amis.
Réfléchir, est-ce que les proviseurs de tous les lycées publics de France, au moins eux, ne pourraient pas le faire un peu davantage ? Ne pourraient-ils pas cesser, au moins eux, de se conduire comme des chefs d’entreprise uniquement soucieux de chiffres et de résultats ? Uniquement préoccupés par le désir de coller à une société existante, soit-elle inégalitaire, au lieu de tenter de la transformer en douceur ? Ne pourraient-ils pas enfin valoriser leurs filières littéraires, sans entrer dans un jeu que les écrivains étudiés dans leurs établissements-même dénoncent violemment ? Ne pourraient-ils pas enfin se rendre compte qu’ils font partie des artisans d’une société en déliquescence ? Et si la formation des proviseurs leur a collé des oeillères, les professeurs eux-mêmes, tous les professeurs, qu’ils soient de maths ou de français, ne pourraient-ils pas s’insurger et œuvrer contre ce scandale ?
Car c’est possible, je l’ai vu ces derniers jours, où le proviseur du lycée de la commune de Nay m’a accueillie en me tenant un discours de rêve : il désirait valoriser ses filières littéraires, y mettre les mêmes moyens que pour les autres, y valoriser même la littérature jeunesse, et en bref il m’accueillait chaleureusement et avec bonheur dans son établissement. C’est si rare en lycée… Et derrière il y a tout le travail de fond de professeurs de français depuis des années, et l’organisation d’un salon du livre porteur d’actions. Derrière, il y a beaucoup de travail et d’énergie, voire du militantisme. Mais l’avenir de nos enfants ne mérite-t-il pas ce militantisme, au moins de la part de ceux qui ne tirent aucun avantage de la situation (les profs n’ont pas une situation enviable, et n’est-ce pas à cause d’un système scolaire loin de ce que préconisait Montaigne ?) ? Ne pourrait-on pas attendre une lutte à contre-courant, au moins de la part de ceux qui enseignent l’éveil aux Lumières ?
Cela paraît n’être que du bon sens, mais dans ce monde on pourrait appeler ça de la résistance…

 

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2 Commentaires
  • Cécile
    19 octobre 2016

    Bon article, mais trop tranché et pessimiste, à mon sens. Peut-être issu de votre propre expérience et utilisation des réseaux sociaux… de votre regard subjectif sur l’Education Nationale.

    Mes élèves, de terminales L, ES, S lisent beaucoup pour la plupart. Beaucoup et de tout. Ils ont une culture parfois supérieure à celles de bien des adultes (y-compris des enseignants) car…….. non seulement, ils sont éveillés et curieux de tout, mais ces fameux réseaux, ces écrans divers sont aussi de merveilleux outils passeurs de culture.
    Ces jeunes-là que je connais se fichent éperdument de Morandini. Ils écoutent en ce moment Anne Pingeot parler sur France Culture et lisent les belles lettres de F. Mitterrand.

    « Mes » L ont choisi lettres par penchant naturel, de même que « mes » S ou ES ont décidé de leur orientation. Les croyez-vous assez faibles et indécis pour ne pas avoir le cran de se diriger vers ce qu’ils aiment et réussissent ? Quant aux stratèges, il y en a, certes, mais ils ne sont pas majoritaires.

    Internet leur ouvre les yeux et les pousse à porter un regard critique sur le monde, sur les proviseurs cravatés et sur les programmes scolaires. On les croit dupes, on s’apitoie sur leur sort de pauvres victimes du système ? Ils en rient et d’une pichenette gracieuse, envoie promener nos graves affirmations.

    Ce que nous dénonçons, ils l’écrasent depuis longtemps sous les semelles de leurs Converse. Ils sont rapides, bien plus rapides que nous… et s’ils jouent avec les codes, ils en sont de moins en moins esclaves.
    « Mes » terminales sont de gais manipulateurs. Et ils ont bien raison.

    Enfin, cette question de l’argent….. j’ai autour de moi plusieurs exemples de jeunes gens brillants qui se sont dirigés vers un choix d’études en alternance, notamment commerciales et dans l’immobilier. Ayant de faibles ressources et ne pouvant payer ces écoles de commerce hors de prix, ils ont parallèlement créé leurs propres entreprises et ont travaillé pour subvenir à leurs besoins et financer leurs études. C’était non seulement courageux, mais aussi intelligent et responsable. Trois d’entre eux qui viennent d’achever leurs études ont été recrutés par des entreprises dites « d’élite », tous ont un travail, aucun n’est inscrit à Pôle Emploi… Parmi ces exemples, quatre jeunes sortaient d’un bac S, trois d’un bac ES, quatre d’un bac L…

    • FH
      19 octobre 2016

      Attention je dis exactement la même chose que vous ! Je ne dis pas que les jeunes ne lisent pas, je dis le contraire et de plus j’ai ajouté le lien vers l’article du blog Allez vous faire lire qui montre bien que les jeunes lisent plus que leurs aînés. Je dis qu’on ne valorise pas cette appétence vers la lecture, relisez-moi attentivement. Ai-je en outre accusé les écrans ? Je pense la même chose que vous à leur propos (on dirait que vous avez lu un autre texte que le mien !). Ai-je dit que les jeunes ne savaient pas se débrouiller ou ne réussissaient pas ? Non, je ne parle que de l’accès aux hautes sphères de notre société, bien verrouillé. Ai-je dit que les jeunes étaient stupides et influençables ? Non, je dis qu’on ne les aide pas à épouser leurs goûts. Ai-je dit qu’ils kiffaient Morandini ? Non, j’ai dit qu' »on » tentait de l’imposer à tous. C’est fou tout ce que vous pensez avoir lu sous ma plume !!! Sinon bien sûr qu’on trouvera des contre-exemples à mon (réel) propos. Mais je me fonde sur ma propre expérience et sur celles de mes enfants et sur bien d’autres que je vois, car j’interroge beaucoup de jeunes et d’enseignants et je recueille de nombreux témoignages. Oui je me suis orientée vers S alors que j’étais littéraire, par pression et indécision. Oui j’étais indécise comme on peut l’être à 15-16 ans mais je n’étais pas faible et je ne manquais pas de cran, merci de ne pas confondre. Mes « graves affirmations » (si on ne les comprend pas de travers) ne sont jamais contre les jeunes, que j’aimerais bien qu’on valorise davantage comme vous le faites et je vous en remercie. Je n’ai jamais dit le contraire de ce que vous dites : ils sont en effet intelligents, curieux et rapides. Ne comprenez pas mon propos de travers, c’est l’institution et le système que je dénonce, qui broie les plus faibles et les moins renseignés, et je le répète, les moins fortunés. Mon analyse se base sur des exemples glanés dans la France entière et sur des recherches et des chiffres. Cela se passe autrement dans votre lycée, vous voyez des contre-exemples, tant mieux ! Et si chez vous la filière littéraire est aussi valorisée que la filière scientifique, comme dans le lycée de Nay dont je parle, tant mieux et bravo ! Mais je suis très loin de voir ça partout. Ne vous sentez pas agressée par ce que vous appelez « mon pessimisme », c’est un constat que je fais dans le même but que celui pour lequel vous oeuvrez : la valorisation et la réussite de tous.

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