Juste après mon départ de Montreuil, je me suis propulsée dans des rencontres scolaires à partir de Renversante, sur deux jours, avec des 4e. Je pourrais écrire un roman rien que sur ces rencontres que je fais autour de ce livre, depuis sa sortie, tant elles sont intenses, à chaque fois. C’est le moment et le lieu où se libèrent toutes sortes de paroles urgentes, timides, révoltées. Ce sont des regards flambants, des attitudes de retrait ou de provocation. Suivant les lieux, la parole féminine va trouver enfin un espace où se livrer, ou bien au contraire ce sera la parole masculine qui va, de façon volontaire ou non (souvent non) occuper toute la place, que ce soit pour dire des choses formidables ou pour manifester de la contestation.


C’est alors une situation véritablement douloureuse à observer, ces dizaines de filles muettes, épaules rentrées, essayant vainement de disparaître dans leur chaise, pendant que leurs camarades masculins vont disserter doctement sur leur compréhension du phénomène féministe, ou bien exprimer leur sentiment de victimisation dans l’époque actuelle. Chercher à imposer un temps de parole paritaire entre garçons et filles n’y change rien. Rien ne sort. Tout va bien, disent-elles. On est peut-être trop jeunes pour voir les problèmes, avancent-elles encore.

Puis, généralement, presque à chaque fois, une grappe d’entre elles vient me voir quand la sonnerie a retenti et que tous les autres ont bondi comme des ressorts vers d’autres aventures, ayant déjà oublié celle-là, anecdotique, c’était juste une scène comme une autre, et enfin elles existent, leur regard se remplit, leur dos se redresse, quand elles m’avouent : mais madame, on ne peut pas parler devant toute la classe, parce que quand on le fait, les garçons se moquent de nous.


Tout leur être exprime leur révolte de ce qu’il faut bien appeler du harcèlement, car comment appeler autrement ce qui conduit à avoir peur de s’exprimer, et même d’exister – cela s’est ressenti dans toute leur gestuelle ? Les mécanismes de ce harcèlement, bien souvent inconscient je le crois, à de rares exceptions très facilement repérables, sont complexes puisqu’ils se jouent autant à l’intérieur de l’établissement qu’à l’extérieur, où l’éducation nationale n’a aucune prise. Les enseignantes et enseignants sont pleins de désarroi quand les pires attitudes suivent des semaines de travail sur l’égalité garçons-filles. Le chemin est long, mesure-t-on alors… mais au moins l’a-t-on débuté, et je rends hommage à ces héroïnes et héros du quotidien, les enseignant·es qui posent des pavés bien choisis et bien denses, un à un, patiemment, devant les pas de leurs élèves.
Il y a tant de lumières et d’émotions au cours de ces rencontres qu’elles en valent largement la peine, et j’en sors autant épuisée que ressourcée, ce qui est un drôle d’état – extrèmement propice, je dois le dire, à l’écriture. Rien que pour cela, merci à ces jeunes gens, et à la bienveillance et/ou au cadre que leur apportent les adultes autour d’eux, dans cette microsociété bouillonnante qu’est un établissement scolaire.

Photos de Hellen Van Meene

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