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« Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire pour certains. »

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Au creux de ce mois d’aout languissant où ceux qui ont la chance de prendre des vacances instagrament leurs photos de ciels bleus, où ceux qui travaillent en sont si contrits qu’ils se font les plus petits et les plus silencieux possibles, où les portraits des quotidiens d’information ne voient plus qui interviewer d’autre que des champions du monde de tricot ou de lancer de palourdes, au milieu de cette langueur poissarde où je mobilise toute mon énergie pour finir mon tome 3 du Grand Saut, j’ai tout de même envie de briser mon silence de tour d’ivoire afin de vous conseiller deux romans hyper stimulants car parlant de lumières dans la nuit… histoire de ne pas s’endormir.

C’est que j’ai lu, dernièrement, une dystopie et un récit (post-)apocalyptique, tous deux très réalistes et frappants. Tous deux excellents.

La servante écarlate de Margaret Atwood est un récit hélas « ordinaire » au vu de ce qui se pratique ou s’est pratiqué dans de trop nombreuses contrées du monde, au vu de ce qui se trame dans les esprits d’hommes de pouvoir – aux bouffées de pouvoir délirantes – autant Trumpiens que Strauss-Kahniens… On aperçoit au sujet de ce roman d’anticipation tout ce qui est problématique à le qualifier de « féministe ».
Ce qualificatif est juste car il donne le point de vue d’une femme opprimée dans une dictature « ordinaire », point de vue trop peu souvent écouté. Cette voix est exprimée et écoutée dans sa spécificité de femme. C’est si rare que le faire est un geste féministe.
Mais c’est précisément en lisant ce roman qu’on aimerait que le mot féminisme n’ait pas à exister. Le féminisme existe au sein des droits humains à cause de la spécificité des violences faites aux femmes, et surtout à cause du silence souvent apposé comme un voile sur celles-ci. Comme si elles avaient moins d’importance.     Parlons de guerre mais pas des viols ou kidnappings. Parlons de drames de la passion mais pas de meurtres. Parlons droits du foetus mais pas droits des femmes à disposer de leur corps. Parlons contraception, règles, conception, mais pas aux hommes. Parlons indécence ou provocation seulement s’il s’agit du corps des femmes. Parlons impulsions et besoins naturels seulement s’il s’agit du corps des hommes. Parlons culture au cours des siècles mais surtout de celle faite par les hommes. Parlons culpabilité, seulement aux femmes, etc, etc…
La servante écarlate, récit d’abord droit-de-l’Hommiste (terme totalement impropre jusqu’à la majuscule que j’utilise ici « pour rire »), qui ne nie pas ces problèmes ordinairement passés sous silence hormis dans les cercles féminins (et encore), qui au contraire les exprime tout haut à la face du monde mixte, est donc hélas forcément féministe ; mais la prière constante faite au fil de ces pages, c’est de ne plus penser le féminisme comme se juxtaposant aux droits humains en en brouillant le discours, mais comme en faisant partie intégrante….
Ainsi, dirait-on, le ventre des femmes ne serait l’affaire de tous que dans les affaires publiques, sociales et politiques ? Dans le domaine intime et littéraire, surtout si l’on adopte le point de vue d’une femme, ce ne serait plus « qu' »une affaire féministe ? Pensant cela, n’est-on pas déjà au coeur de cette dystopie ? C’est la force stimulante de ce récit : sa réception même et les étiquettes qui lui sont apposées montrent à quel point l’anticipation est proche, voire déjà actuelle. De façon abyssale, ce roman est reçu dans une société qui penche dangereusement vers ce qu’il dénonce.
Ecoutons l’autrice, qui exprime cela très bien : « On a souvent qualifié La servante écarlate de « dystopie féministe » mais ce terme n’est pas strictement approprié. Dans une dystopie féministe pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. Elle comporterait une structure à deux couches : la supérieure pour les hommes, l’inférieure pour les femmes. Mais Gilead est une dictature de type classique : construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis les strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes, jusqu’au bas de l’échelle où les hommes célibataires doivent servir dans les rangs de l’armée avant de se voir attribuer une Ecofemme… »

La dystopie racontée n’est en effet pas féministe, seulement représentative d’une réalité et d’un danger possible aujourd’hui, et seulement racontée du point de vue de Defred, et non de Nick, par exemple. Comme si 1984 était raconté par Julia au lieu de Winston. Et, peut-être encore davantage : comme si le 1984 revisité par Sansal se penchait sur le sort des femmes dans la société qu’il a imaginée, où les femmes sont invisibilisées jusque dans le récit (ce qui ne peut donc pas être un reproche littéraire car extrèmement efficace).

Concernant l’édition que je possède de La Servante Ecarlate, édition de 2015, l’ironie exceptionnelle, énorme, presque comique si elle n’était triste, réside dans le fait que l’éditeur a « oublié » que Margaret Atwood était une auteure ou une autrice, comme on voudra. Pour cette édition, elle est un auteur… et est ainsi invisibilisée en tant que femme.

Abyssal, disais-je.

 

(Pour information : référence à la déclaration des droits humains, articles 27 et 28, stipulant que l’un des droits fondamentaux de l’individu est de prendre part librement à la vie culturelle et que nous avons tous la responsabilité de veiller sur les intérêts moraux de chacun. L’un de ces droits moraux fondamental est d’être au moins reconnu pour ce que l’on est. Etre reconnue comme étant une femme qui fait oeuvre littéraire – donc une auteure, néologisme récent, ou une autrice, terme qui était utilisé au XVIIe siècle avant d’être « effacé », pour les sources c’est ici -,  c’est l’un de ces droits. Que dirait un romancier, un homme, si on le qualifiait de romancière ? Que dirait-il si du jour au lendemain on décidait d’interdire le terme « romancier » pour n’autoriser que celui de « romancière » ? Et s’il se révoltait, qu’on lui rétorquait que « romancière » est le nouveau terme neutre utilisable pour tout le monde, parce qu’on en a décidé ainsi ? Militer pour les droits humains, ce n’est pas désirer être englobée dans des termes qui aujourd’hui sont dominants et considérés comme neutres alors que ce n’était pas le cas hier, c’est aussi militer pour que cesse l’invisibilisation des femmes dans tous les domaines, sous forme de réécriture de l’Histoire. La pseudo neutralité de la langue française qui ne s’exprimerait que par des termes masculins n’est rien d’autre qu’une tentative d’invisibilisation de termes féminins qui existaient pourtant… donc d’invisibilisation des femmes).

Voici, pour finir sur ce roman, des phrases qui m’ont frappée, que je cite ici bien qu’elles ne rendent pas justice à la grande subtilité du récit.

Sur ce à quoi on s’habitue si facilement, ce à quoi on est déjà habitués, habitude dont profitent tous les conservateurs de tout poil (aiguisons notre regard critique, encore et toujours) :

« L’ordinaire, disait Tante Lydia, c’est ce à quoi vous êtes habituées. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps. Cela deviendra ordinaire. »

Sur les arguments « naturalistes » qu’on nous oppose avec une candeur désarmante :

« On ne peut pas tromper la Nature, dit le Commandant. La Nature exige la variété, pour les hommes. C’est logique, cela fait partie de la stratégie de la procréation. C’est le dessein de la Nature. » Je ne dis rien, et il poursuit : « Les femmes savent cela d’instinct. Pourquoi achetaient-elles tant de vêtements différents, dans l’ancien temps ? Pour donner l’illusion aux hommes qu’elles étaient plusieurs femmes différentes. Tous les jours une femme nouvelle ». Il dit cela comme s’il y croyait. Peut-être y croit-il, peut-être pas, ou peut-être y croit-il sans y croire. Impossible de savoir ce qu’il croit.
Je dis : « Alors, puisque nous n’avons plus plusieurs vêtements, vous avez tout simplement plusieurs femmes »; c’est ironique, mais il ne s’en rend pas compte.
« Cela résout un tas de problèmes », dit-il, sans ciller. »

Sur les petits arrangements libéraux :

« Nous pensions que nous pouvions faire mieux.
Je répète : Mieux ? D’une petite voix. Comment peut-il penser que ceci est mieux ?
Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire pour certains. « 

 

L’adaptation en série est très, très réussie, autant du point de vue esthétique (ambiances et lumières à la Rembrandt) que narratif, que du jeu des acteurs.

*******

 

Ensuite j’ai lu un autre chef d’oeuvre. Dans la forêt de Jen Hegland (merci à V.V. pour le conseil).

Je n’oublierai pas Nell de si tôt. Eva non plus, mais Nell, par sa narration, existe si fort… La narratrice écrit au présent, première personne, et elle a 17 ans. S’il avait paru initialement en France, ce roman l’aurait peut-être été en « littérature jeunesse ». Et aurait sans doute été moins consacré. Publié en 1996 aux Etats-Unis où son succès fut éblouissant, aux dires de l’éditeur, il ne parait ici que cette année. Pourquoi avoir attendu vingt ans pour le traduire ?  Ce récit est pourtant d’une force aussi puissante que La route de Cormac Mac Carthy écrit et traduit dans la foulée dix ans plus tard, et mériterait d’être au moins aussi connu. Il s’en différencie, de beaucoup, par sa sensualité, quand La route se distingue par sa noire aridité. Route ou forêt, après tout, il faut choisir. Nell et Eva, dans un contexte post-apocalyptique, elles, choisissent de ne pas partir. Au lieu d’un road-trip poignant nous avons donc un Nature Writing étreignant. Et c’est superbe, prenant, envoutant… C’est réaliste et saisissant. C’est beau et vivifiant. C’est une formidable ode à la vie.

« Quand je me suis réveillée, la lune était blanche, la clairière enveloppée du velours infini d’une nuit d’été, et le seul feu que je distinguais était le flamboiement distant des étoiles. »

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