lisez Fahrenheit 451

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Pour le texte sur lequel je travaille actuellement, je recherche une citation de Fahrenheit 451 à mettre en exergue de l’un de mes chapitres. Mais difficile de choisir, tant de nombreuses phrases sonnent de façon encore plus urgente qu’en 1953.

Le problème actuel et à venir se pose d’une autre façon, encore plus subtile et dangereuse, d’après moi : on n’a plus à brûler les livres, non. Ils vont disparaître d’eux-mêmes. Le format numérique s’en charge. Les fichiers numériques se répandent si vite qu’on pourra difficilement désormais censurer un « livre ». Mais la masse et le fatras de « livres » numériques, puisque tout le monde peut désormais « publier », va se charger d’atteindre exactement le même objectif. Comment ne pas se méfier d’un phénomène « de masse » ? Une oeuvre comme celle de Bradbury s’y trouvera noyée, invisible, étouffée. La minorité qui la défendra fera figure de résistants réactionnaires.

Aujourd’hui, qui sont les pompiers ?…

De nombreuses réponses dans l’extrait suivant, que je vous situe  : Montag est un pompier, mais pas un pompier tel que nous le concevons aujourd’hui. Dans ce futur là, les pompiers brûlent les livres, fahrenheit 451 étant la température à laquelle ils brûlent. Mais un jour Montag va faire une rencontre décisive avec une jeune voisine. Il va douter, et essayer de comprendre ce que contiennent ces livres, soit disant si dangereux. Son chef Beatty, le voit en difficulté, il lui rend visite pour lui expliquer :

Extrait:
« Quand est ce que tout ça a commencé, vous m’avez demandé, ce boulot qu’on fait, comment c’est venu, où, quand ? Et bien, je dirais que le point de départ remonte à un truc appelé la Guerre Civile. Même si le manuel prétend que notre corporation a été fondée plus tôt. Le fait est que nous n’avons pris de l’importance qu’avec l’apparition de la photographie. Puis du cinéma, au début du vingtième siècle. Radio. Télévision. On a commencé à avoir là des phénomènes de « masse »[…] Et parce que c’étaient des phénomènes de masse, ils se sont simplifiés, poursuivit Beatty. Autrefois les livres n’intéressaient que quelques personnes ici et là, un peu partout. Ils pouvaient se permettre d’être différents. Le monde était vaste ; Mais voilà qu’il se remplit d’yeux, de coudes, de bouches. Le cinéma et la radio, les magazines, les livres se sont nivelés par le bas, normalisés en une vaste soupe. Vous me suivez ? […] Imaginez le tableau. L’homme du dix-neuvième siècle avec ses chevaux, ses chiens, ses charrettes : un film au ralenti. Puis au vingtième siècle, on passe en accéléré, livres raccourcis. Condensés, Digest ; Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute[…]-Les classiques ramenés à des émissions de radio d’un quart d’heure, puis coupés de nouveau pour tenir en un compte rendu de deux minutes, avant de finir en un résumé de dictionnaire de dix à douze lignes. J’exagère bien sûr. Les dictionnaires servaient de référence. Mais pour bien des gens, Hamlet[…]n’était qu’un digest d’une page dans un ouvrage proclamant : « enfin tous les classiques à votre portée ; ne soyez plus en reste avec vos voisins. »Vous voyez ? De la maternelle à l’université et retour à la maternelle. Vous avez là le parcours intellectuel des cinq derniers siècles ou à peu près.[…] La scolarité est écourtée, la discipline se relâche, la philosophie, l’histoire, les langues sont abandonnées, l’anglais et l’orthographe de plus en plus négligés, et finalement presque ignorés. On vit dans l’immédiat, seul le travail compte, le plaisir c’est pour après. Pourquoi apprendre quoi que ce soit quand il suffit d’appuyer sur des boutons, de faire fonctionner des commutateurs, de serrer des vis et des écrous ?
[…]Le système scolaire produisant de plus en plus de coureurs, sauteurs, pilotes de course, bricoleurs, escamoteurs, aviateurs, nageurs, au lieu de chercheurs, de critiques, de savants, de créateurs, le mot « intellectuel » est bien entendu, devenu l’injure qu’il méritait d’être. On a toujours peur de l’inconnu. Vous vous rappelez sûrement le gosse qui, dans votre classe, était exceptionnellement « brillant », savait toujours bien ses leçons et répondait toujours le premier tandis que les autres, assis là comme des potiches, le haïssaient. Et n’était-ce pas ce brillant sujet que vous choisissiez à la sortie pour vos brimades et vos tortures ? Bien sûr que si. On doit tous être pareils. Nous ne naissons pas libres et égaux, comme le proclame la constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être l’image de l’autre, comme ça tout le monde est content ; plus de montagnes pour les intimider, leur donner un point de comparaison. Conclusion ! Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme[…] Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec de la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix, Montag. Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles d’une chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel état ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données combustibles, gorgez les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête. Je le sais, j’ai essayé. Au diable tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne, à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. »

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