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Vous regardez écrire

les traces où s’inscrit Traces

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A l’occasion du prix des écoliers des Imaginales décerné à Traces, je me permets quelques mots à propos de ce récit.

Les Imaginales 2017

Ce roman très court paru il y a presque un an, peut-être de par son petit format, trouve jusqu’ici peu d’échos dans la presse ou dans la blogosphère : peu d’articles lui ont été consacrés, alors que son sujet est d’aussi grande importance que celui de #Bleue, et tout aussi actuel, voire davantage. Il y est question cette fois de logiciels prédictifs et toujours de surveillance généralisée. Un mélange de Snowden, de Minority report et de Person of Interest, avec un zeste de 1984, comme d’habitude, mâtiné d’un soupçon d’ambiance à la Fred Vargas (avec un Adamsberg au féminin), sous les ombres de Jean-Claude Izzo ainsi que du Fugitif qui planent quelque part, dans une structure de tragédie en 24h, ponctuée de coupures de presse presque vraies, le tout adapté pour les enfants de 10 ans et plus… cela peut paraître un peu ambitieux, et ça en a peut-être dérouté plus d’un. En tout cas j’ai pu avoir cette crainte. Voilà pourquoi je suis si heureuse quand le public visé, des petits gamins de dix ans à peine, comme les écoliers d’Epinal qui ont plébiscité Traces, ont l’air de tout comprendre simplement et d’apprécier l’histoire comme elle vient. Quel bonheur !

Et qui sait, ce court roman qui ne paie pas de mine creusera peut-être sa place peu à peu, tout doucement mais sûrement.

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“Une femme qui veut écrire…”

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J’ai ENFIN, depuis quelques jours, une pièce bien à moi pour écrire (lire, rêver, téléphoner, réfléchir, travailler, se poser, s’isoler).

Elle est sous les toits, et la vue y est belle.

 

Pensées évidentes vers Virginia Woolf :

“Une femme qui veut écrire une œuvre de fiction doit avoir un revenu et une pièce à elle, ce qui, comme vous le verrez, ne résout pas plus la problématique de la nature profonde de la femme que celle de la nature profonde de la fiction.” (Une chambre à soi, titre nouvellement beaucoup mieux traduit par Une pièce bien à soi)

En surimpression de ces pensées féministes j’envoie toute ma reconnaissance vers l’homme que j’aime, qui s’est démené pour que cette pièce existe. N’oublions pas combien certains hommes courageux, de nos jours en tout cas, peuvent être plus féministes que bien des femmes elles-mêmes. Voilà pourquoi j’aime (mieux) mon époque (que celles passées), et pourquoi je tremble qu’elle puisse régresser. Et je connais malgré tout aujourd’hui peu de gens, hommes ou femmes, sur qui compter pour défendre les femmes qui tiennent à leur autonomie et à leur possibilité de création, si la régression se confirmait. Je ne fais jamais de politique sur les réseaux mais je dois dire juste cela : je ne crois hélas absolument pas au pouvoir révolutionnaire en cas de régression grave. Les femmes (et/ou les pauvres, et/ou les étrangers, et/ou les handicapés, et/ou les homosexuels et/ou tout ce qui n’est pas homme blanc hétérosexuel valide français aisé) sont trop peu souvent défendues. Cela se vérifie tous les jours de nos jours. Je ne crois hélas absolument pas à un sursaut si cela empirait. Je crains juste un enlisement sombre et gris… Tous ceux qui sont révoltés de ne pas avoir le choix risquent fort de ne même plus pouvoir l’exprimer, s’ils ne font pas ce sale boulot de voter contre leurs valeurs, mais pour le maintien de nos libertés fondamentales, et d’un Etat Providence. Si vous êtes homme, et/ou aisé, et/ou valide, et/ou hétérosexuel et/ou français et/ou pas musulman, merci pour votre empathie envers tous ceux qui n’ont pas ce statut dans notre société, et merci de penser à ce qui leur arriverait en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Pensez à ce qui vous empêcherait d’agir pour les aider. Pensez à ce qui vous en empêche déjà… Désolée de faire du prosélytisme, je déteste faire ça, mais je vois quelque chose de grave arriver. Et si on évite le pire, alors il sera temps de vous révolter pour améliorer ce qui vous gêne tant, puisque vous le pourrez encore.  

Mais écoutons encore Miss Woolf :

« La liberté intellectuelle est à l’origine des grandes œuvres. La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres, depuis le commencement des temps. Les femmes ont eu moins de liberté intellectuelle que les fils des esclaves athéniens. Les femmes n’ont pas eu la moindre chance de pouvoir écrire des poèmes. Voilà pourquoi j’ai tant insisté sur l’argent et sur une chambre à soi.»

“Cette énorme littérature moderne de confessions et d’auto-analyses permet de déduire qu’écrire une œuvre géniale est presque toujours un exploit d’une prodigieuse difficulté. Tout semble s’opposer à ce que l’œuvre sorte entière et achevée du cerveau de l’écrivain. Les circonstances matérielles lui sont, en général, hostiles…. Le mode ne demande pas aux gens d’écrire des poèmes, des romans ou des histoires ; il n’a aucun besoin de ces choses. Peu lui importe que Flaubert trouve le mot juste ou que Carlyle vérifie scrupuleusement tel ou tel événement… Une malédiction, un cri de douleur s’élève de leurs livres d’analyse et de confession…. L’indifférence du monde que Keats et Flaubert et d’autres hommes de génie ont trouvée dure à supporter était, lorsqu’il s’agissait des femmes, non pas de l’indifférence, mais de l’hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu’il disait aux hommes : écrivez si vous le voulez, je m’en moque… Le monde leur disait avec un éclat de rire : écrire ? Pourquoi écririez-vous ? “

“Nous approchons de ce complexe masculin, une fois encore si intéressant et obscur, qui eut une telle influence sur l’évolution des femmes, le désir profondément enraciné en l’homme, non pas tant qu’elle soit inférieure, mais plutôt que lui soit supérieur, désir qui l’incite à se placer de façon à attirer tous les regards, non seulement dans le domaine de l’art, et à transformer la politique en chasse gardée, même quand le risque qu’il court semble infime et la suppliante humble et dévouée.”

“Il est vain de se dire que les êtres humains devraient se contenter de tranquillité : ils ont besoin d’action ; et ils la créeront s’ils ne peuvent la trouver. Des millions d’êtres se révoltent en silence contre leur sort. Nul ne sait combien de rébellion fermentent dans la masse de vie que les gens enterrent. On suppose que les femmes sont très calmes ; mais les femmes sentent de la même façon que les hommes. Elles ont autant que leurs frères besoin d’exercice pour leurs facultés et d’un terrain pour leurs efforts ; elles souffrent d’une contrainte par trop inflexible, d’une inactivité par trop absolue comme en souffriraient les hommes ; et c’est étroitesse d’esprit chez leurs semblables plus privilégiés, de dire qu’elles devraient se borner à faire des puddings et à tricoter des chaussettes, à jouer du piano et à broder des sacs.”

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Du SURréalisme des personnages dans le roman :-)

Je vais vous raconter une histoire vraie.

Dans Le Grand Saut tome 1, tous mes personnages vivent dans ma ville, et sans les préciser dans le roman je connais très exactement leurs adresses. L’un de ces personnages a tout de suite, de façon évidente, eu sa place dans ma propre maison. Je ne sais pas trop pourquoi, mais cette jeune fille devait vivre là, ça lui correspondait parfaitement. Est-ce parce qu’il s’agit du personnage qui découvre peu à peu le plaisir de l’écriture, et que je m’en sens proche ? Peut-être. De façon tout aussi évidente mais tout aussi mystérieuse pour moi-même, son prénom s’est très vite imposé : elle s’appellerait Iris. Je me pose souvent peu de questions sur le choix des prénoms de mes personnages. Ils viennent souvent comme ça. Parce que le personnage doit s’appeler ainsi, voilà tout.

Avant-hier soir tard je suis revenue de Genève (à ce propos merci à tous ceux que j’y ai rencontrés, c’était très exaltant, amical et passionnant), la tête en plein dans la Science-Fiction et l’imaginaire qui se promène dans l’espace, le temps, etc…, puisque c’était le thème des tables rondes de ce séjour, et ma grande fille m’a tout de suite dit dès mon arrivée, les yeux brillants : “maman, on a fait une découverte incroyable !”, et elle m’explique : en décrochant pour nettoyer pour la première fois complètement le radiateur d’une des chambres après des travaux, elle et son père sont tombés sur un objet qui s’y était coincé du temps des anciens propriétaires (que nous n’avons pas connus). Il s’agissait, m’explique-t-elle encore, d’un objet en bois qui était très certainement accroché à la porte d’entrée de la chambre. L’objet portait le prénom de l’occupante de la chambre.

Et ils me le brandissent :

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que l’écriture me réserve ce genre d’échos étranges (ici aussi).

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Du réalisme des personnages dans le roman pour ados et jeunes adultes

Il y a fort à faire pour lutter contre le sexisme et contre les fausses représentations, dans tous les arts, notamment au cinéma comme en littérature. Si l’on applique le test de Bechdel on peut se rendre compte de la faible et de la mauvaise représentation des femmes dans les oeuvres littéraires ou cinématographiques.
Pour rappel, le test de Bechdel est réussi si ces 3 conditions sont réunies :
– l’œuvre a deux femmes identifiables (elles portent un nom) ;
– elles parlent ensemble ;
– elles parlent d’autre chose que d’un personnage masculin.
C’est juste une indication car une oeuvre qui réussit le test peut tout de même avoir des aspects sexistes, et a contrario des oeuvres qui échouent ne sont pas du tout sexistes.
Ce test est proche du syndrome de la schtroumpfette, bien connu et aux résultats tout aussi énervants !
Au-delà du test de Bechdel qui n’est donc qu’indicatif (mais ô combien effrayant quand on voit combien d’oeuvres y échouent), pour ne pas sombrer dans le sexisme il faut porter son attention sur une représentation la plus juste possible du réel, car notre grand ennemi est le stéréotype. Nous sommes tous élevés avec ces stéréotypes en tête car ils sont très prégnants dans notre société (hélas très sexiste et conservatrice), et il faut donc se faire violence pour ne pas les reproduire. Le principe du stéréotype, c’est d’élever en vérité générale un modèle qui n’existe plus si souvent, ou plus majoritairement, ou qui n’a carrément jamais existé, contrairement à ce que voudraient nous faire croire bien des conservateurs. Ou, de façon plus perverse, le stéréotype va extraire une caractéristique réductrice d’une réalité majoritaire, ou sera d’une telle prégnance que la majorité se coulera dans le stéréotype, à des fins d’intégration dans la société. Il faut faire attention donc à ne pas systématiquement choisir un homme pour camper un médecin ou un avocat, ou bien une femme pour camper une infirmière ou une secrétaire, par exemple. Nous devons aussi ne pas systématiquement imaginer des personnages de filles douces, timides, gentilles, dociles et bonnes élèves, et des garçons actifs voire hyperactifs, grossiers, bordéliques, cancres et insolents.
Le stéréotype, dans le domaine du genre, est en effet tout aussi stigmatisant pour les garçons que pour les filles, et fait autant de mal.
Si l’on regarde autour de soi avec honnêteté, on peut constater que ces stéréotypes ne représentent pas la réalité dans son ensemble, et il est de notre devoir en tant que romanciers de représenter cette réalité, de façon aussi nuancée que possible.

Car c’est notre rôle, si on veut écrire un roman réaliste, de représenter la réalité. Et cette réalité en premier lieu : celle qui lutte contre les stéréotypes en place. Parce que même si ça nous embête, on ne peut pas nier l’aspect éducatif de la littérature jeunesse, dès lors qu’on s’adresse à des enfants ou des ados aux cerveaux malléables. En matière d’anti-sexisme, par exemple, nous avons une forte responsabilité dans la façon qu’on a de représenter le réel. C’est que nous avons à lutter contre pléthore d’albums représentant encore papa qui lit le journal pendant que maman est aux fourneaux, contre les foultitudes d’histoires de princesses nunuches, contre les milliers de romances navrantes, etc, etc… Nous devons apporter la fraîcheur de la réalité, afin que les enfants et ados aient enfin des modèles positifs et émancipateurs auxquels s’identifier et auxquels vouloir ressembler : des filles fortes, qui ne pensent pas qu’à l’amour ; des garçons sensibles, qui ne pensent pas qu’à se battre ; des filles pas forcément belles qui ont quand même des désirs ; des garçons pas forcément forts qui ont aussi les mêmes désirs, etc…
Car tout être est nuancé. C’est cela que nous devons montrer.
La REALITE. Ce doit être notre plus grand souci quand on écrit un roman réaliste contemporain.

Dans les romans contemporains pour ados et jeunes adultes, il y a plusieurs façons de représenter cette réalité.
La façon la plus exaltante et la plus jouissive, c’est de choisir un personnage principal qui porte les valeurs féministes qu’on adorerait que tous les ados acquièrent. Fille ou garçon, le héros transgressera toutes les idées qu’on pourrait se faire de lui au prime abord, avec une énergie et un enthousiasme qui ne peut qu’emporter l’adhésion. Le héros va, en somme, lutter lui-même contre les stéréotypes qui voudraient le victimiser, ou qui voudraient le laisser sur le bord du chemin. Ces ados-là existent en effet, et heureusement ! On les adore, et c’est vraiment bien de les représenter dans les romans. C’est UNE réalité ! Ce choix de personnage a plusieurs vertus essentielles : en plus de représenter une réalité, ce type de roman propose aussi un modèle hyper-positif pour les ados qui ont les mêmes caractéristiques que le héros, mais en plus il peut, peut-être, faire bouger les lignes dans les esprits des autres, leur faire changer de regard sur ces ados d’ordinaire stigmatisés. Ces romans, trop rares, quand ils sont bien écrits, peuvent-ils faire changer les représentations dans certains esprits ? On a tous envie de le croire, nous adultes féministes, tellement ils nous réjouissent, mais aucune étude à ce jour et à ma connaissance n’a été menée pour en prouver l’efficacité, et personnellement ça m’intéresserait beaucoup d’en connaître la réception auprès d’ados qui ont grandi dans un environnement sexiste.

Et puis ce type de roman trop rare ne doit cependant pas faire oublier qu’il y a d’autres façons de représenter le réel dans tout son sexisme…
Car on peut aussi choisir de parler de tous les autres ados que ceux que notre coeur féministe a envie d’applaudir, avec tout autant de respect et de tendresse. J’ai pour ma part beaucoup d’affection pour les personnages plus typiques (et non pas stéréotypiques !), et moins forts. La tonalité du roman risque d’être moins “feel-good” comme on dit en ce moment, forcément, car c’est une autre réalité, celle des adolescents plus banals ou aux pulsions moins joyeuses : l’immense majorité de ces ados hélas soumis aux stéréotypes et qui en souffrent, et qui n’ont pas la force, ou en tout cas pas encore, de s’en dégager.
J’avance que nous avons aussi la responsabilité de parler de ces ados ou jeunes gens-là. Des personnages qui ne seront pas des héros, peut-être même des anti-héros, auxquels bon nombre d’adolescents pourront s’identifier avec facilité, et évoluer avec eux vers une plus grande ouverture d’esprit. On peut, dans un roman, représenter des personnages de garçons qui s’évertuent à vouloir paraître forts, de filles qui se coulent dans le modèle stéréotypé focalisé sur leur apparence, qu’on leur propose le plus souvent, et ce sans qu’ils aient forcément conscience qu’ils subissent une pression sociétale. Ils n’en ressentiront que le malaise. Encore une fois regardez autour de vous. On voit ces jeunes filles toutes pareilles, qui passent une heure à se maquiller chaque matin, ou au contraire s’évertuent à se cacher sous leurs vêtements amples, de peur de ne pas avoir “la bonne apparence”. On voit ces garçons qui roulent les mécaniques, qui parlent par monosyllabes et qui ont bien du mal à évoquer leurs sentiments. La plupart d’entre eux ne changeront pas et ne se révolteront pas contre ça avant de quitter le lycée. Eux aussi existent, et je crois, en plus grand nombre. Ce sont les premières victimes de la pression sexiste de notre société, et on peut les représenter dans nos romans, sans être obligé de proposer un personnage “contrepoint” qui apporterait la fraicheur transgressive attendue. Car dans les groupes d’ados, il n’y a pas toujours ce personnage “contrepoint”. On aimerait, mais non. On peut même ne pas avoir d’évolution féministe de ces personnages, qui ferait le contrepoint attendu. On le peut, parce que cela existe, parce qu’on peut raconter une autre forme d’évolution (mais on le peut seulement si on ne laisse pas de malaise sexiste dans le propos de son roman).
J’avance que nous avons à représenter AUSSI ces ados banals (il n’y a pas de contradiction avec le premier type de roman, au contraire, c’est une complémentarité essentielle). Parce que si on ne le fait pas, on sera coupables de ne représenter qu’UNE réalité, d’occulter plusieurs facettes de la société, de transformer la littérature jeunesse en livres pédagogiques qui ne devraient proposer que des modèles qui nous rassurent nous adultes du milieu culturel éclairé, et n’est-ce pas ainsi que l’on crée de nouveaux stéréotypes, en n’autorisant qu’un aspect du monde à être représenté, jusqu’à vouloir faire croire qu’il illustre la majorité et que les autres aspects n’existent plus ?
Car il me semble que ce n’est pas en montrant uniquement des ados qui savent réagir comme on voudrait qu’ils réagissent tous face au sexisme qu’on va raconter et donc dénoncer le sexisme dans toute son ampleur. On peut aussi montrer comment le sexisme broie, ou s’insinue dans les comportements de façon inconsciente. On doit peut-être le faire aussi parce qu’il y a bien d’autres choses à dire sur la société, en plus du sexisme, parce qu’il y est intriqué et souvent en découle. Et parce qu’il est de notre devoir de mettre à jour cette réalité, et de l’interroger.

Je ne lâche pas le sexisme, qui me révolte, et il y aura toujours dans chacun de mes romans une très grande vigilance à ce sujet, mais j’ai une toute aussi grande vigilance et tout autant de choses à dire sur le racisme ou sur l’inégalité sociale, notamment… d’autant plus que ce sont des leviers supplémentaires pour favoriser les attitudes sexistes – tout est lié – ; et pour ce faire j’ai besoin de personnages qui portent d’autres caractéristiques que celles attendues par le filtre féministe. J’ai besoin de personnages qui souffrent d’autre chose encore et qui ont une conscience politique défaillante à ce sujet. J’ai besoin de personnages qui ne seront pas féministes pour un sou, qui auront peut-être un comportement stéréotypé, et ce sera volontaire de ma part, car ils auront bien d’autres chats à fouetter avant d’acquérir une conscience féministe, et parce que leur refuge sexiste ou stéréotypé sera un moyen de s’adapter à un monde déjà difficile par ailleurs. Mes personnages ne seront pas tous frappés par la conscience féministe avant 20 ans, même s’ils se croient féministes. Mes personnages ados, comme les ados que j’observe autour de moi, feront tout pour correspondre juste à l’image qu’on attend d’eux, parce que c’est tellement dur de devenir soi, surtout dans un monde en crise…. Je prends pour exemple le personnage de Paul dans ma trilogie du Grand Saut. Il représente, au début de l’histoire, le stérétoype du beau gosse, qui veut paraître fort, ne pleure jamais et va parler avec ses poings. On ne peut comprendre Paul, et son adoption de caractéristiques stéréotypées,  que si on intègre qu’il n’a pas connu son père et que sa mère galère financièrement. Paul resterait un stéréotype si ses qualités de stéréotype le menaient à des fins positives et attendues : je l’aurais fait conquérir la plus jolie fille du groupe, il resterait heureux et éclatant de santé, et rien ne serait questionné. Or, il plonge dans un malaise sans fond, il s’abîme dans l’alcool et la drogue, il s’éloigne de ses amis. Chacun de mes personnages du Grand Saut est interrogé de cette façon, au départ en plein dans le stéréotype, – qui d’ailleurs n’est pas toujours un stéréotype sexiste mais peut être un stéréotype de classe ou géographique, etc… – , et chacun de ces personnages ressent de plus en plus la souffrance de se trouver enfermé dans des cases. Pourquoi ne réfléchirait-on pas aussi au sexisme avec ces ados-là, et au travers d’autres thèmes tout aussi importants ? Et d’ailleurs, a contrario, pourquoi y réfléchirait-on ? Tous les romans n’ont pas à être féministes, tout comme ils ne sont pas tous antiracistes. On leur demande juste de ne pas véhiculer de messages d’intolérance.

Et je crois que nous devons, sans perdre notre vigilance féministe, ne pas focaliser essentiellement sur ce filtre-là. Il faut faire attention à ne pas toujours, comme cela arrive parfois ces temps-ci, juger ou condamner des personnages qui ne remplissent pas toutes les cases de la grille féministe, car ce faisant on oublie d’interroger le propos du roman dans son ensemble… et, partant, on oublie d’interroger la société dans son ensemble.
Il faut faire attention aussi à ne pas non plus croire que ce que pense ou comment agit un personnage représente les pensées ou les désirs de l’auteur. Exemple : si je crée un personnage sexiste, cela ne signifie pas que je suis sexiste. L’auteur se sert de son personnage pour raconter quelque chose qui englobe le personnage, quelque chose de plus grand que lui. La seule chose qui ne doit absolument pas être sexiste, ce n’est pas le personnage, mais le propos du roman.

J’ai encore une dernière chose à interroger, à ce propos. Entend-on ou lit-on ces temps-ci des critiques inquiètes par rapport à des romans qui ne représenteraient pas bien la réalité des ados issus de l’immigration, ou des ados issus des milieux populaires ou défavorisés ? Pourquoi ce silence alors qu’il y a un lien fort avec le sexisme ? Le sexisme est-il un problème isolé de tous les autres problèmes de la société ? Non, bien entendu. Pourquoi alors n’ai-je rien lu par exemple sur mon Yannis, dans U4, jeune français d’origine arabe et de parents musulmans, accusé de terrorisme ? Jusque-là je me disais : tant mieux, cela signifie que cela n’a choqué personne, cela signifie que j’ai été pertinente, cela signifie qu’un personnage issu de l’immigration, dans ce type de roman, ne dérange pas, et c’est bien ! En tout cas personne n’a commenté le fait que j’ai voulu, en faisant ce choix, faire exactement ce que l’on fait lorsqu’on choisit un personnage d’héroïne forte : raconter une réalité peu racontée, et renverser une tendance inquiétante. Force est de constater que ces représentations de personnages masculins issus de l’immigration sont très peu commentées. Je choisis de dire : tant mieux.
Mais j’aimerais tellement qu’on fiche aussi la paix aux autres personnages de filles et de garçons, si tant est que le roman qui les met en scène n’a strictement rien de sexiste !
Or, ce n’est pas le cas. Ces derniers temps, nos personnages, en littérature jeunesse, sont passés au crible féministe par certains commentateurs de cette littérature, commentateurs qu’en outre j’apprécie beaucoup, dont j’aime les goûts et les valeurs. Mais je m’interroge avec eux, en toute solidarité de coeur et de pensée : est-ce que certains personnages ne vous mettent pas mal à l’aise, non à cause de leur défaut de féminisme, mais à cause d’une trop triste réalité que vous aimeriez oublier, ou bien que vous n’aimez pas voir ?… Est-ce que ne pas parler de ces personnages ne risque pas d’amener ceux qui leur ressemblent à se sentir exclus ? Est-ce qu’on ne risque pas de les éloigner de la littérature ? Et de les éloigner surtout, en conséquence, de ce modèle de personnage positif et fort que vous aimez tant rencontrer dans les romans pour ados ?…

(Rineke Dijkstra)

Lire aussi cet article de Sylvie Vassallo dans Télérama : Nous avons un problème de culture dominante et bien-pensante

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réponses d’auteure

Montreuil, c’est aussi l’occasion pour moi de discuter avec des éditeurs avec qui d’ordinaire je ne fais qu’échanger des coups de fil ou des mails rapides et utilitaires. Comme j’habite loin de Paris, j’ai peu souvent l’occasion de discuter avec eux comme avec de vrais êtres humains. J’apprécie, une fois par an, de pouvoir parler avec eux (enfin elles, majoritairement) de leur vie, de leurs familles, de leur parcours, de leur vision du métier, de leurs difficultés. Certaines peuvent devenir comme ça de véritables amies.

En passionnées que nous sommes, les discussions professionnelles reviennent régulièrement, rapidement, et les incompréhensions entre nos deux statuts émergent fatalement. En discussion frontale j’ai peu de répartie, car je m’attache à comprendre les raisons pour lesquelles on me dit ceci ou cela, j’analyse la situation – les gestes, les regards, ce qui nous entoure – et surtout, surtout, je veux davantage écouter que répondre trop vite ou trop vivement car, comme je l’ai dit, j’ai trop peu souvent l’occasion d’écouter mes éditrices et je ne veux pas gâcher ces rares moments.

Mais je ressens le besoin, une fois rentrée, d’écrire ici des réponses plus élaborées et les plus honnêtes et les moins monolithiques possibles à ce que j’ai pu répondre en discussion informelle à l’une ou l’autre de ces éditrices avec qui j’ai pu échanger. En gras c’est ce que j’ai entendu durant ce Montreuil de la part d’éditrices qui me sont chères. J’essaie de leur répondre le mieux possible.

Les auteurs jeunesse clament qu’ils veulent vivre de leur travail, mais c’est une utopie ! Ils ne peuvent pas tous en vivre.

Cette phrase est d’un bon sens impitoyable. Elle est juste.

Il est évident qu’un auteur qui n’a publié qu’un livre, qui se vend normalement sans être un succès phénoménal, ne peut pas vivre de son travail. De la même façon, un auteur qui aurait publié une dizaine de livres qui ne se seraient pas vendus de façon affolante ne pourra pas non plus en vivre. Lorsqu’on se lance dans la publication de ses écrits, on est conscients (à moins d’être justement totalement inconscients) qu’on est soumis à la loi du marché. Un auteur sans succès aura bien du mal à vivre de son travail, tout comme un boulanger sans client devra mettre la clé sous la porte. C’est triste mais le monde du travail est triste et difficile, et si on considère qu’être écrivain est un métier, écrire devient alors un travail, avec cette tristesse et cette dureté. C’est exactement dans la même situation que se trouve l’éditeur et de nombreux petits éditeurs ont ainsi dû déposer le bilan, hélas. On est dans le même bateau.

Cependant, cet argument en adéquation totale avec le cynisme de notre société capitaliste est hélas intégré par certains éditeurs, notamment issus de grosses maisons au chiffre d’affaires très positif, jusqu’à l’absurde. L’absurde, c’est utiliser cet argument pour nous sous-payer, puisque nous ne devrions pas attendre de vivre de nos publications. L’absurde, c’est que la répartition des gains est injuste dans tous les cas puisqu’on est payé au pourcentage, qu’un livre se vende peu ou beaucoup. Et du coup tout est en place pour que très, mais alors très peu d’auteurs puissent en vivre. Et ce constat de départ est davantage utilisé comme prétexte pour que la situation perdure, que comme une constatation contre laquelle on devrait lutter pour en atténuer l’étendue : davantage d’auteurs devraient pouvoir vivre de leur travail, c’est la seule phrase qu’on devrait entendre en lieu et place de la phrase en gras ci-dessus.

Je connais des auteurs jeunesse qui ne voudraient surtout pas en faire leur métier, pour être plus libres.

C’est vrai, ça aussi. Je comprends ça totalement. C’est le choix que j’ai fait pendant des années, en premier lieu parce que je voyais bien que mes revenus d’auteure ne me permettraient pas d’en vivre. Mais aussi parce que j’appréciais d’écrire sans pression économique. Cette liberté est précieuse mais elle devient vite à double tranchant. Plus je publiais et me faisais une petite place dans le milieu, plus je souffrais de ne pas avoir suffisamment de temps pour écrire. Il faut savoir que quand on commence à être un peu reconnu, on est davantage sollicité, les opportunités se multiplient et c’est un vrai bonheur, on a tellement espéré ça qu’on serait fou d’y tourner le dos ou de freiner des quatre fers. Mais lorsque par prudence on garde un autre métier à côté, on finit par s’épuiser à respecter les dead-lines des éditeurs en plus des dead-lines de son autre métier, de n’avoir aucun temps de repos, pas de vacances paisibles, et d’entendre les enfants se plaindre qu’on soit tout le temps sur l’ordinateur. La belle liberté de créer se réduit alors comme peau de chagrin. Et on n’aurait pas l’idée de se plaindre, tellement on est heureux de pouvoir faire ce que l’on aime, de plus en plus professionnellement, et de voir l’attente des lecteurs impatients de découvrir notre nouveau roman. Au début en tout cas on n’ose pas se plaindre, tellement on a peur que ça s’arrête, tellement on est conscient de notre chance.

Il faut je crois considérer les moments de carrière de chacun et n’être pas dogmatique, jamais, ni du côté des auteurs, ni du côté des éditeurs. Au début d’une carrière d’écrivain, c’est bien, je crois, d’être prudent, et de considérer qu’écrire ne deviendra un métier que si ça marche. C’est bien de s’accrocher à cette liberté précieuse et nécessaire pour faire preuve de créativité et de talent. Et certains, même avec le succès, vont vouloir garder un autre métier. Cela ne doit pas, encore une fois, servir de vérité générale et de prétexte pour empêcher les autres de faire de l’écriture leur métier unique et principal. Parce que tout de même, la majorité des auteurs que je connais souhaitent que leur liberté de créer provienne d’une aisance financière issue de leurs droits d’auteur. 

Là où ça coince pourtant, hélas, c’est quand la carrière commence à décoller. Il y a ce moment de bascule où le travail d’écriture prend trop de temps pour exercer un autre métier à côté, mais où nos droits sont trop faibles, malgré des ventes honorables, pour qu’on puisse abandonner cet autre métier. C’est une situation très complexe et inconfortable. Il arrive que par impossibilité financière d’abandonner leur métier initial, des carrières d’écrivains talentueux soient tuées dans l’œuf. Personne ne parle jamais de ces auteurs devenus invisibles. Alors que ce sont des centaines d’excellents livres qui manquent, à cause de trop faibles pourcentages… 

Les auteurs jeunesse qui débutent ne peuvent pas être payés comme des auteurs confirmés, car le risque pour la maison d’édition n’est pas le même.

Cet argument est très audible lorsqu’on parle de l’à-valoir. Il s’agit d’une avance sur droits, et il m’apparaît en effet logique qu’un auteur débutant ou qui jusque-là a très peu vendu perçoive un à-valoir plus faible qu’un auteur confirmé. C’est comme si la maison d’édition misait sur une quantité de ventes estimées suivant plusieurs facteurs, et la notoriété de l’auteur en fait partie.

Essayons maintenant de comprendre cet argument pour les pourcentages sur les droits.

On comprend que pour la maison d’édition, 6 ou 10%, ça fait une grosse différence, surtout si elle a trop de livres sur le marché qui se vendent peu ou moyennement. Une différence de 4 points peut faire une énorme somme pour elle, à force de cumuls. C’est le gros problème de la surproduction. Les maisons d’édition en pâtissent beaucoup mais continuent à publier à tour de bras. C’est ennuyeux parce qu’elles essaient de compenser en octroyant des pourcentages faibles pour l’auteur. Leur argument : on ne peut pas s’arrêter de produire autant sinon on laisse la place à d’autres éditeurs sur les tables des librairies, la concurrence est trop rude. J’avance une solution, peut-être naïve : si on payait mieux TOUS les auteurs publiés, alors TOUS les éditeurs seraient obligés de produire moins, sans quoi leur investissement serait trop grand, et cela rétablirait une production normale, avec une concurrence similaire. Non ? Moins d’auteurs seraient publiés, certes, ou on publierait moins de livres d’un même auteur, mais la condition de l’auteur serait meilleure. La production gagnerait en qualité, forcément, et les maisons d’édition en récolteraient de meilleurs fruits. Mais je n’ai pas fait d’étude de marché…

Voyons maintenant du côté de l’auteur :

– même si l’auteur vend peu, une différence de 100 euros dans son budget peut être énorme s’il est dans une situation de précarité. Et nous savons que c’est le cas de beaucoup de gens, dont les auteurs qui sont des gens comme les autres. 100 euros, c’est la différence qui peut exister entre 6 et 10 % de droits d’auteur, d’un auteur qui vend peu.

– ensuite, un livre de débutant ou d’auteur pas connu peut devenir un gros succès imprévu, et pourtant il ne pourra pas changer son contrat. Dommage. D’autant plus que les paliers de progression stagnent parfois à 9% et dépassent rarement 10. De quoi peu profiter d’un succès imprévu.

– l’autre problème très embêtant, c’est qu’on peut être considéré comme débutant très longtemps en littérature jeunesse. Personnellement, au bout de plus de 35 livres publiés, au bout de plus de 10 ans de métier, et après quelques succès d’estime et de librairie, j’étais encore à 6% (sauf, exceptions notables, aux 400 coups, maison canadienne où j’avais 10 %, et chez Talents Hauts que je bisouille fort car j’y ai eu 8% assez rapidement). Il a fallu le phénomène U4 pour que je puisse prétendre à un peu plus. C’est sûr qu’avec moi, avant U4, les maisons d’édition n’ont jamais pris de gros risques. Moi, cependant, j’estime en avoir pris d’énormes vu le temps que je passe à écrire, vu que j’ai dû pour ce faire mettre de côté mon métier d’enseignante, et j’estime avoir beaucoup trop peu gagné en regard de ce que j’ai fait gagner à certaines maisons d’édition – comme la majorité d’entre nous. Notons que chez certaines maisons, aujourd’hui encore je bataille pour obtenir plus de 6%, ce qui me paraît un peu légitime quand même, surtout quand on avance l’argument dont il est question dans ce paragraphe. Mais on aime le brandir surtout aux auteurs débutants, moins aux confirmés. De toute façon, un pourcentage reste un pourcentage, et par définition la prise de risques est proportionnelle au succès ou à la mévente.

Les auteurs jeunesse veulent être payés comme les auteurs “vieillesse” mais leur sort n’est pas enviable : peu d’entre eux gagnent leur vie.

Très peu d’auteurs jeunesse également peuvent vivre de leur métier.

Et puis cette comparaison avec les auteurs “vieillesse” est de moins en moins avancée par les auteurs jeunesse car on en perçoit les limites. L’économie est très différente en littérature générale et en littérature jeunesse, et la première n’est pas enviable en effet. L’ami Vincent Villeminot avance surtout l’argument de la publication en poche des grands formats, qui arrive beaucoup trop tôt en littérature générale, et qui rapporte bien peu à l’auteur. Argument qui ne vaut que pour les grands formats, donc, notons-le – ce qui touche donc une minorité de la production en littérature jeunesse. Et puis globalement la majorité des auteurs “vieillesse” vend beaucoup moins d’ouvrages que la majorité des auteurs jeunesse. On est plus nombreux à s’en sortir un peu mieux, peu ou prou – mais moins nombreux à en vivre confortablement.

Cette comparaison doit être moins utilisée, à mon sens, surtout parce qu’elle est mal comprise : nos interlocuteurs entendent lorsqu’on l’avance qu’on a envie de gagner le prestige des auteurs de littérature générale. Or c’est faux. On s’estime très bien comme on est ! On sait qu’en littérature jeunesse les ouvrages ne sont pas de moindre qualité qu’en littérature générale, loin de là. Nous connaissons nos talents, nous n’avons pas à en envier d’autres.

La comparaison n’est que réthorique, et a permis longtemps d’être entendus, car elle apparaît scandaleuse de prime abord. Mais  elle est au final contre-productive, permettant à nos interlocuteurs d’avancer les deux contre-arguments suivants, qui la déligitimisent et nous font plus de mal que de bien.

Vous, vous avez la chance de pouvoir être chez plusieurs éditeurs et de pouvoir publier plusieurs livres dans l’année, ce qui fait que vous gagnez plus que les auteurs “vieillesse”.

C’est vrai que la souplesse est plus grande pour nous, et je l’apprécie beaucoup. Nous ne signons pas de contrat de préférence, ce qui nous permet de publier dans plusieurs maisons d’édition et donc de connaître différents éditeurs, différentes façons de faire, et de publier des ouvrages très différents les uns des autres. En effet, nous ne devons pas perdre cette liberté.

Mais si nous publions tant c’est parce que nos pourcentages sont bas, et même avec toutes nos publications nous ne gagnons pas forcément plus que les auteurs de littérature générale. Nous aimerions avoir la liberté de produire moins. Personnellement, je ne considère pas comme une chance de pouvoir/devoir publier plusieurs livres dans l’année. Cet argument peut arriver, qui plus est, juste après qu’on ait entendu qu’on ne devait pas compter sur l’écriture pour vivre. Cela sous-entend que même si on a publié 4 ouvrages dans l’année, il ne faut pas compter en vivre ? Où trouve-t-on alors le temps d’écrire ces plusieurs ouvrages annuels, s’il faut un autre métier à côté pour pouvoir vivre correctement ? Car en effet, c’est réel, on peut très bien publier 4 ouvrages dans l’année et avoir du mal à en vivre, même si on est un auteur un peu reconnu dont les livres se vendent honorablement. Parce que, je le répète, on propose même à ces auteurs-là ce pourcentage moyen de 6%, exactement comme s’ils débutaient, et c’est pour eux que c’est cornélien, quand ils ont trop de travail d’écriture pour exercer un autre métier à côté à moins de s’épuiser, mais pas assez de droits d’auteur pour en vivre un peu confortablement.  Alors que si cet auteur avait 8 ou 9 ou 10% de droits d’auteur au lieu de 6, il pourrait se permettre soit enfin d’en dégager un gain normal vu le temps qu’il y aura passé et le talent qu’il y aura mis, soit d’en publier moins et ainsi de ne pas participer à la surproduction générale.

Le raisonnement est perverti car quand un éditeur surproduit on le comprend, c’est économique, mais quand un auteur surproduit c’est suspect, alors qu’on le force à une fuite en avant, sans quoi il ne peut pas boucler ses fins de mois… En général on lui rétorque alors : “mais il vous faut un “vrai” métier pour vivre”, comme un serpent se mord la queue. Il y a un peu de quoi devenir fou.

Et puis aucun auteur n’oserait jamais dire à un éditeur ou un libraire qui a du mal à s’en sortir qu’il devrait exercer un vrai métier pour vivre. Au contraire, on participe aux opérations de crowfunding pour les sauver. Pourquoi le dit-on sans complexe, sans empathie et sans solidarité à l’auteur qui n’est pas débutant et a déjà maintes publications derrière lui ? Mystère. Et injustice.

Vous, contrairement aux auteurs de littérature générale, vous vous déplacez beaucoup dans les classes, et vos rencontres sont payées, et bien payées.

C’est vrai. Mais cet argument ne devrait pas être utilisé par les éditeurs pour nous payer faiblement, car ils se dédouanent en se reposant sur les deniers publics, ce qui me paraît très gênant. Et aucun de nous n’est obligé de faire ces rencontres scolaires. Certains ne sont pas du tout à l’aise lors de ces rencontres et choisissent de ne pas en faire, ou sont carrément incapables d’en faire. Ce sont des activités connexes, que chacun de nous choisit d’exercer ou pas, et qui mange notre temps d’écriture. C’est la même problématique que “le métier à côté”. Personnellement c’est un choix de me déplacer beaucoup dans les classes parce que j’aime ça. Je le vois comme un autre métier, tout comme quand j’étais professeure des écoles, mais en bien plus souple car je peux accepter ou refuser suivant les périodes. C’est une grande chance que nous avons. Mais la plupart des auteurs jeunesse aimeraient vivre suffisamment de la vente de leurs romans pour être moins dépendants de cet argent public. Et même, on aimerait demander moins d’argent à ces petites structures ou collectivités qui se démènent pour nous inviter, en courant après les subventions (vos/nos impôts).

Nouvelle campagne de la charte : “nous sommes partis d’un livre vendu 10 €, et des droits d’auteur moyens versés aux auteurs jeunesse en France qui sont de 6%. Donc 10 € TTC = 9,45 € HT, et 6% de 9,45 € = 0,567 €.”.

 

Cette nouvelle campagne de la Charte est à mon avis la meilleure faite jusqu’ici, parce qu’elle est sobre, digne, juste et pas misérabiliste pour deux sous (ou pour deux livres). Personne ne peut contester ce qui est avancé. Elle ne parle pas des à-valoirs car un à-valoir est juste une avance sur nos droits, calculée en fonction de nos pourcentages. Cette campagne dit juste : qu’on ait “choisi” d’en vivre ou pas, qu’on ait du succès ou pas, voilà combien il faut vendre d’ouvrages pour se payer une savonnette, du café, une place de cinéma, etc… Cela permet au grand public de revoir des représentations souvent fausses. Cela permet de se rendre compte combien ce pourcentage moyen est bas. En filigrane, parfois elle ajoute que notre statut reste l’un des pires de notre société ; nous ne bénéficions pas de chômage, par exemple, et mieux vaut ne pas penser à la retraite.

Les auteurs qui se plaignent que les ventes de leurs livres ne dépassent jamais leur à-valoir devraient être plutôt contents, au contraire, que la maison d’édition ait pris un tel risque pour eux.

Cette fois, c’est vrai totalement, je suis d’accord, même si la plainte est peut-être mal comprise. Ce dont l’auteur se plaint dans ce cas-là, c’est que son ouvrage ait peut-être été mal défendu, mal diffusé, en tout cas mal vendu – mais dans ce cas il faut exprimer ces regrets plus clairement. Moi qui doute beaucoup je me dis toujours que si l’un de mes livres n’a pas trouvé son public, c’est peut-être aussi la faute de mon texte. Ou peut-être la faute du contexte. Bref, c’est un ensemble de données très variées qui fait le succès ou non d’un ouvrage. D’autre part un ouvrage un peu singulier peut exister sans succès. Dans ce cas il faut louer l’éditeur d’avoir osé le publier, sachant que l’à-valoir ne serait sans doute jamais dépassé. Je suis quant à moi toujours reconnaissante envers un éditeur qui prend le risque de me payer un à-valoir intéressant, car en général cela veut dire qu’il a envie de porter l’ouvrage, ou qu’il estime que cet ouvrage doit exister. Pour le coup, oui, c’est une vraie belle prise de risque, que j’apprécie.

Mais attention, quand je parle d’à-valoir, il s’agit de quoi tenir pas plus d’un ou deux mois, généralement, pas davantage, et parfois beaucoup moins.

Mon salaire n’a pas augmenté depuis des années, alors que la maison d’édition qui m’emploie connaît de gros succès de librairie.

Parfois les éditrices de grandes maisons d’édition se confient en évoquant rapidement au détour d’une phrase leur salaire, ou plutôt leur absence d’augmentation. Je l’entends. Je suis solidaire, surtout parce qu’il s’agit d’une profession très féminisée, alors que la hiérarchie supérieure est essentiellement masculine. On sait que dans ces cas-là, les femmes sont souvent sous-payées en regard de leur travail. Je vois tout le travail que font mes éditrices, et elles méritent très certainement entièrement leur salaire, et mériteraient peut-être plus (je ne sais pas, je ne connais pas le montant de leur salaire). Je trouve important que les éditeurs soient salariés et bien payés dans une grosse maison d’édition, car c’est grâce à eux que sont publiés les livres et que vit toute cette économie du livre. On a besoin de professionnels qui vivent bien de leur profession, pour que le travail soit bien fait.

Je le comprends entièrement, et suis d’autant plus mortifiée lorsqu’en retour ces mêmes éditrices ne comprennent pas qu’on réclame, nous les auteurs, des pourcentages plus importants sur la vente des livres que nous passons beaucoup de temps à travailler avec elles, elles en sont témoins. Et que ce sont ces mêmes livres, élaborés par une majorité de femmes comme elles (ce qui “explique” pour nous aussi notre sous-rémunération), qui leur permettent d’être salariées… Et surtout, ces livres n’existeraient pas sans nous, qui ne sommes pas interchangeables facilement – le talent n’est pas si commun. Nous sommes le maillon de la chaîne de départ, sans lequel la chaîne entière ne pourrait pas exister. J’en viens à me demander si les éditrices n’ont pas intégré les arguments de leur souvent virile hiérarchie, sans réaliser qu’elles défendent des positions de domination contre lesquelles elles luttent le plus souvent, dans d’autres cas, et dont elles sont elles-mêmes victimes.

Mais je suis d’accord, 6% de droits d’auteur, c’est trop peu.

Après de longues discussions, c’est tout de même souvent la conclusion à laquelle arrivent les éditrices avec qui je discute. Ce qui fait qu’il est incompréhensible que les choses évoluent si peu. Et que toutes ces phrases sont un peu comme des slogans affutés depuis des années par les éditeurs, en réponse à d’autres slogans d’auteurs. Personne ne peut s’écouter dans ces conditions.

Et si on cessait de communiquer via ces slogans éculés ? Et si on s’écoutait, se lisait, et discutait vraiment ? Et si on laissait tomber sa mauvaise foi et ses susceptibilités pour rester lucides et oeuvrer ensemble pour des ouvrages toujours meilleurs, dans les meilleures conditions possibles pour chacun ? C’est lorsqu’un travail est rémunéré à sa juste valeur qu’il est le mieux fait.

Quand je constate toute l’humanité des éditrices avec qui j’aime discuter, je me dis que les blocages peuvent tomber et que l’espoir est permis. Est-ce utopique, cela aussi ?

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des fois, je suis poétesse

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Coite

Coite dire ? que je lui demandais vu que l’état du monde était ce qu’il était là
Coite dire qui serait pas indécent à cause du reste que je connais
mais connais pas ?
Coite dire quand tout explose, tremble, déborde, contamine et qu’en plus il pleut ?

Quoi, tu réponds pas ? C’est-y que t’es coi toi aussi ou quoi ?
Qu’est-ce qu’on peut se dire dis-moi qui soit pas vain futile et vlan ?
Coite dire quand ceux qui décident ont décidé que pouic ?
Quoi rien ? C’est qu’ptête faut juste vivre et guetter la vie, c’est ça ?

Faut juste savoir quoi taire, qu’enfin il me dit.

ob_663f50_moukhin-igor

C’étaient des mots dans l'(h)air

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