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Vous regardez écrire

merci 😊

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Vos petits mots…

Ils sont de plus en plus nombreux, mes chères lectrices et chers lecteurs, depuis la parution de la trilogie du Grand Saut, chez Nathan. Et je suis constamment ébahie par votre gentillesse, votre générosité, votre bienveillance. Après tout, rien ne vous oblige à me faire savoir combien vous avez aimé mes livres ! Mais vous me le dites, et en privé, ce qui prouve à quel point c’est gratuit. Et avec des mots très émouvants, pour exprimer votre propre émotion. MERCI.

Ce qui me pousse à écrire ce petit mot, au risque de passer pour une horrible prétentieuse-qui-met-en-avant-son-petit-succès (très relatif, je vous rassure, puisque je ne suis pas en tête des ventes en ce moment), c’est Allan, qui m’a écrit une lettre manuscrite comme on n’en fait plus, oui oui en papier, et le geste de mettre sous enveloppe, trouver l’adresse de la maison d’édition, poster, m’a encore plus touchée qu’à l’ordinaire, lorsque je reçois des mails. Merci pour tes mots si gentils, Allan ! J’avais déjà pu constater ta passion de la lecture lorsque je t’avais rencontré, mais là, tu la confirmes de façon très éloquente.

Et ce matin, c’est Becky, via Instagram, qui me confie que mes livres l’accompagnent depuis qu’elle est petite : ça a commencé par Confidences entre filles, puis la série Mona, puis #Bleue, et maintenant Le Grand Saut ! C’est vraiment très touchant pour une écrivaine de lire une telle chose, d’imaginer mes livres entre les mains d’une petite fille qui grandit, grandit, et devient jeune fille. Cela me renvoie à une forme de responsabilité, très grande, immense, phénoménale.

Et chaque semaine c’est un ou deux messages au moins que je reçois ainsi. Bien sûr, si c’est envoyé en privé c’est que ces mots contiennent des confidences non partageables, et que je reçois avec humilité. Merci pour votre confiance.

Voilà, je commence ma journée d’écriture portée par vos jolis mots, votre passion, vos coeurs qui battent, et je me dis qu’écrire pour la jeunesse, décidément, est ce qu’il y a certainement de plus valorisant dans le monde de l’édition. De plus en plus je me fiche bien du mépris d’une certaine élite ou de celles et ceux qui se croient l’élite – il ne m’énerve que parce qu’en souterrain c’est un mépris de la jeunesse qui s’exprime, mais pour moi-même je m’en fiche -, puisque vous êtes là, mes jeunes lecteurs et mes jeunes lectrices, et que tout ça c’est pour vous, rien que pour vous 😊.

Allez hop, au boulot !

Photo d’un jeune garçon qui ne peut pas s’empêcher de plonger dans le roman qu’il vient d’acheter au Salon du livre francophone de Beyrouth, en plein pique-nique, vendredi dernier.


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obsessions

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Déterritorialisation incessante comme mode de vie créatif, défis permanents, tout en étant incapable de quitter ses obsessions. Mes obsessions : le corps, les miroirs, les illusions, le progrès, les images, les mots, l’enfance, où on va et où on est. Qui on est et dans quel monde. D’où l’on vient et d’où l’on part. Et par-dessus tout cela, en priorité : l’exclusion sous toutes ses formes et ce que cela renvoie, cette violence (que le mot « inclusion » soit une gourmandise politique ces temps-ci me révolte, tant c’est l’exclusion qui prime, actuellement, partout…). Chacune de ces images ci-dessous illustre parfaitement chacune de mes parutions à venir qui vont s’étaler sur toute l’année prochaine, et dont je suis heureuse bien que je ne puisse présumer de leur qualité, mauvaise juge que je suis de moi-même, mais parce que dans tout leur éclectisme elles forment un portrait fidèle de ces obsessions-là. Ciseler ses obsessions, les creuser, les faire exploser ou les polir, c’est peut-être ce que fait incessamment tout·e écrivain·e. A la fin, elles ne seront peut-être plus qu’une petite pierre toute noire et lisse.

 

intime-extime

féminisme

 

tropisme

 

transhumanisme

 

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« Toute photographie est cette catastrophe »

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Fascination pour l’image, amour des photos… Depuis longtemps, je tourne autour…

Je lis ce genre d’ouvrages :

La chambre claire de Roland Barthes est l’un de mes essais préférés. Jugez plutôt, par l’exemple :

Quoi de plus bouleversant ? Le studium et le punctum, qui crée l’émotion…

J’ai souvent fait référence à cet ouvrage l’air de rien dans mes romans jeunesse. La référence la plus explicite se trouve dans Quatre filles et quatre garçons, et concerne une photo de Kertesz, photographe que j’adule, pour le dire simplement.

Ou bien ce genre d’ouvrage-là :

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L’image fantôme… Hervé Guibert y explora toutes les facettes de son rapport aux photographies, en lien ténu avec son histoire familiale et amoureuse, au fil de tout petits textes très beaux. Le côté passionnant de l’exercice pour le lecteur d’aujourd’hui est que ces textes ont été écrits avant l’ère Internet. Il y aurait beaucoup à ajouter. Mais rien à retirer.

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Et enfin, un jour, LE cadeau. J’ai la possibilité d’écrire à partir de photographies. Et quelles photographies ! Mais chut, je n’en parlerai qu’en temps voulu. En tout cas le projet est excitant, pour le moins.

Mais écrire et réfléchir à partir de photographies d’ailleurs, d’inconnu et d’étrangers, je ne le réalisais pas encore, implique une forme de tranquillité avec les siennes propres. J’ai dû, auparavant, m’occuper des miennes. De celles de mes enfants mais aussi de celles de mon enfance. Sous le prétexte de scanner les vieilles photos dont les couleurs commencent à passer, ce fut une plongée photographique dans mon enfance et mon adolescence, cet été, en compagnie de ma soeur. Et ce fut une découverte extraordinaire : des négatifs dont je connaissais l’existence sans en connaître le contenu. Et voilà comment l’on découvre sur le tard des photos de soi et de ses frère et soeurs que nous ne connaissions pas. Un récit parallèle, quasiment. Ou bien un palimpseste.

Et puis il y a ce type de photos :

Rien, ou presque. Il y a eu une intention, qui nous échappe aujourd’hui.

Le punctum est mystérieux, mais pas totalement pour moi.

Est-ce ce mystère qui bouleverse ? Ou au contraire cette part que je connais ?

« Toute photographie est cette catastrophe »…

 

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La profondeur d’une oeuvre littéraire ne se mesure pas

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L’une de mes nombreuses épiphanies féministes eut lieu il y a plus de 10 ans, grâce à une formidable conférence de la sociologue Christine Détrez, à Montpellier, pendant La Comédie du Livre. Elle avait entrepris de montrer combien certains ouvrages publiés en littérature jeunesse pouvaient être stéréotypés, dans un sens sexiste. Ca m’a fait un choc, parce que pour la première fois je me rendais compte à quel point certains livres englobés dans le grand fourre-tout appelé « Littérature Jeunesse »  pouvaient avoir une conséquence néfaste sur les jeunes lecteurs et les jeunes lectrices et sur la société en général. Indéniablement.

Précision importante : la sociologue décortiquait des documentaires ou bien des licences ou des albums très formatés (voir * en bas de cet article la typologie possible des ouvrages publiés en Littérature Jeunesse). Il est évident qu’elle ne « décortiquait » pas les oeuvres de Gilles Bachelet, Nadja, Timothée de Fombelle, Susie Morgenstern ou Anne-Laure Bondoux.

Vous ne voyez pas où je veux en venir ? Suivez-moi…

D’abord, un stéréotype, c’est quoi ?

Je crois important de démarrer avec cette définition. Un stéréotype, c’est une opinion toute faite réduisant des particularités qui existent. Or, attention, un ouvrage de littérature peut très bien contenir des personnages qui sont porteurs de ces particularités, puisqu’elles existent, sans que cette oeuvre soit le moins du monde stéréotypée. C’est l’erreur la plus souvent commise, quand on entend des cris d’orfraie parce qu’un personnage est raciste ou sexiste dans une oeuvre, ou porteur de particularités considérées comme racistes ou sexistes. Des filles qui pleurent souvent ou des garçons qui se battent souvent dans un roman ne font pas forcément d’un roman une oeuvre sexiste, par exemple. L’auteur ou l’autrice aura simplement voulu représenter ce qui existe, car cela existe. Ce roman ne sera stéréotypé que s’il lui manque la profondeur qui permettra d’aller au-delà de ces particularités qui réduisent un être humain.

Une définition possible du roman peut être intéressante aussi : un roman est une histoire singulière, dans des endroits singuliers, dans une époque donnée, d’un point de vue singulier. Pour les albums, c’est pareil.

Or, oui, la littérature pour la jeunesse comporte des ouvrages très stéréotypés

Ill existe en Littérature Jeunesse quantité d’ouvrages très stéréotypés, comme ceux analysés par Christine Détrez dans la conférence à laquelle j’ai assisté, auxquels il manque cette profondeur. Ces ouvrages présentent ces particularités réductrices comme étant des généralités tout à fait « normales », et malheureusement, parce qu’ils sont nombreux, ils véhiculent et perpétuent chez les jeunes lecteur·rice·s des représentations erronées. Ce sont ces représentations qui font souffrir celles et ceux qui ne se retrouvent jamais parmi elles (c’est-à-dire beaucoup de gens puisque seule la population dominante est représentée dans ces ouvrages, souvent en vue de plaire à un public le plus large possible), et ce sont ces représentations qui perpétuent chez celles et ceux qui s’y retrouvent l’idée qu’ils et elles doivent continuer d’y coller pour être heureux·ses… ce qui les rend  malheureuses, parce que nous bougeons tous et toutes constamment.

Il y a un lien évident entre ces stéréotypes dans les ouvrages, et le monde réel dans lequel nous vivons, c’est un va-et-vient permanent, les uns influant l’autre et inversement, auquel on échappe difficilement. Il faut en être conscient et on peut en critiquer la suprématie mais surtout pas censurer, surtout pas mettre au pilori, surtout pas condamner….

Pour autant, peut-on analyser avec ce filtre tous les ouvrages à destination de la jeunesse ?

A vue de nez, il me semble que les ouvrages les plus stéréotypés se trouvent parmi ceux qui sont « construits » par certaines maisons d’édition (voir * en bas de page). Il est certainement très intéressant d’analyser les stéréotypes dans ces ouvrages-ci (sans les censurer !) et de faire prendre conscience de leur hégémonie. Mais on ne peut pas analyser de la même façon la littérature jeunesse dans son ensemble.

Or, le souci vient du fait qu’on appelle « Littérature Jeunesse » absolument tout ce qui paraît à destination de la jeunesse.

Publié en France en 2011, ce titre a été traduit par « Ma vie de chienne ». Formidable roman !… qui provoqua bien sûr l’ire de certains bien-pensants. « »Lady » est une allégorie – parfois comique, parfois plus grave – sur la liberté, la responsabilité, la sexualité, sur l’existence en général.» (Melvin Burgess).

Actuellement est appelée « littérature jeunesse » aussi bien un documentaire sur la puberté à destination des pré-ados qu’une série d’albums pour tout-petits du genre « je sais aller sur le pot », que les romans de Marie-Aude Murail ou de Melvin Burgess ou de Malika Ferdjoukh, ou bien les albums de Bénédicte Guettier ou Edouard Manceau ou François place ou Tomi Ungerer.

C’est exactement comme si on appelait « littérature générale » aussi bien un livre documentaire sur l’andropause qu’un roman de Leila Slimani ou de Michel Houellebecq.

Bon, c’est comme ça, et c’est peut-être ce qui nous permet d’échapper à un trop grand élitisme. Mais puisqu’en jeunesse on met dans le même panier que les romans ou les albums tous les docu-fictions, les documentaires ou tout autre ouvrage scientifique et tout le reste auquel je ne pense pas, toute statistique globale sur les contenus serait vaine.

C’est pour cette raison que toute statistique serait inexploitable ou bien mal exploitée.

La profondeur d’une oeuvre ne peut pas se chiffrer

Dans le cas des romans et albums, oeuvres personnelles d’auteurs et d’autrices, les critères qui seraient pris en compte pour une étude sociologique sur les stéréotypes seraient très réducteurs car ils ne pourraient pas mesurer la profondeur de l’oeuvre, qui peut être d’une grande modernité et d’une grande ouverture tout en comportant bien des critères considérés comme stéréotypés à première vue.

Par exemple, je suis toujours très intéressée par les articles listant la proportion d’oeuvres qui échouent au test de Bechdel, car c’est éloquent concernant la sous-représentation des femmes dans les oeuvres. Mais ce test a ses limites car il ne dit rien de la qualité d’une oeuvre, ni de l’éventuel caractère sexiste de cette oeuvre. Pourtant le raccourci est fait très, très souvent. D’autre part, si ce test est plus souvent cité pour les oeuvres cinématographiques (les blockbusters, surtout) que pour les oeuvres littéraires, c’est parce que la littérature est plus difficile à sérier, décortiquer, trier, classer. C’est aussi parce qu’on est nombreux·ses à penser que la priorité, avant toute autre chose, est de lui assurer une liberté totale.

Avoir confiance dans les oeuvres personnelles d’auteurs et d’autrices

Bon, liberté totale, j’exagère. Il est évident qu’on ne va pas proposer à des enfants des oeuvres gore, pornographiques, ou qui prônent l’intolérance. J’ai confiance dans les auteurs et dans les autrices, mais aussi dans la plupart des éditeurs et des éditrices de romans et d’albums d’auteurs et d’autrices, qui ne vont pas publier n’importe quoi.

Concernant les stéréotypes, nous sommes tous et toutes formaté·e·s par la société, c’est certain, et personne ne peut se targuer d’échapper à des constructions et représentations stéréotypées. Les écrivains et les écrivaines, les éditeurs et les éditrices n’échappent pas à cette règle. Mais ils et elles n’ont pas la mission de créer un univers idéal dans leurs romans et albums. Et on peut leur faire confiance pour représenter dans leurs ouvrages la vie telle qu’elle est, dans toute sa vérité et dans toute sa variété, justement parce que c’est le rôle d’un écrivain ou d’une écrivaine. Ce ne sera pas complètement représentatif, c’est impossible car ce sera la vision personnelle d’un·e écrivain·e à partir de son vécu ou de ses observations personnelles ; ce ne sera pas une vie embellie car la mission d’un·e écrivain·e n’est pas d’embellir la vie… Donc cela échouera à 90% de tous les tests anti-stéréotypes qu’on pourrait imaginer à partir de données qu’on en extirperait. 

On peut aussi faire confiance aux lecteurs et lectrices. Il est rare qu’un enfant ou adolescent ou jeune adulte ne se voit proposer ou ne tombe que sur un seul type de livres. A l’école, chez lui, chez d’autres gens, il ou elle finira forcément par tomber sur des ouvrages moins formatés, voire carrément subversifs. L’important, c’est que ces oeuvres-là aussi continuent de pouvoir exister. Et elles ne le pourront que si on laisse toute liberté à toutes les oeuvres d’exister, formatées ou non.

La vie infuse dans les romans et albums. Et si les romans et albums ont une influence sur nos vies, c’est en en dévoilant des facettes souvent cachées et singulières qui sont pourtant souvent universelles, et non en présentant une vision idéale de cette vie, ou parfaitement représentative en terme de quotas.

Tout chiffre, tout état des lieux, toute donnée pourraient être dangereusement utilisées à des fins moralistes ou didactiques, et ce serait ce qui pourrait arriver de pire à la littérature jeunesse.

En conclusion…

Des conférences ou des débats menés par des sociologues ou des spécialistes qui ont une réflexion murie et poussée sur ce qu’est la littérature jeunesse, cela peut être formidable pour prendre conscience des stéréotypes dans certains ouvrages, et de leurs effets néfastes lorsqu’ils sont produits en masse. Cela pourrait avec profit être proposé dans un dispositif de formation à destination des éditeurs, éditrices, auteurs et autrices… sans que cela tourne à l’atelier d’écriture non-sexiste avec des conseils qui ne pourraient qu’être aberrants, au vu de tout ce que je viens d’expliquer.

Lutter pour une diversité, une même chance de publications, et une égalité dans la promotion et la médiatisation des auteurs et des autrices quels que soient leur genre, couleur de peau, etc… est un préalable essentiel car c’est le gage d’une richesse et d’une diversité de points de vue, de vécu, et donc de chasse aux stéréotypes.

Lutter pour que les jeunes héroïnes populaires des romans classiques de littérature générale aient les mêmes chances que les jeunes héros d’être valorisées par les spécialistes et critiques serait une façon de ne pas culpabiliser essentiellement les auteurs et les autrices dans leurs pratiques, et de les aider à ne pas coller inconsciemment à des attentes sexistes dépassées (qui connait Vinca du Blé en herbe, Fanchon de La Petit Fadette, Cécile de Bonjour Tristesse ? A contrario on connaît bien Vendredi, Meaulnes, Holden Caulfield, etc…).

Ces préoccupations essentielles associées à une meilleure écoute du public de cette littérature jeunesse, élevé à l’ère de metoo et donc beaucoup plus ouvert que leurs aînés, et une meilleure écoute de celles et ceux qui sont sur le terrain avec ce public (enseignants, bibliothécaires, auteurs…) serait une idée merveilleuse pour créer un prix prestigieux, comme il en existe tant qui n’ont hélas pas la faveur des médias – des prix fondés sur la sélection de professionnels sur le terrain puis sur le vote des jeunes, prix pourtant formidablement méprisés par les grands médias même quand ils sont nationaux (on peut aussi prendre exemple sur le prix Nobel alternatif de littérature soumis au vote populaire…).

(Derrière tous ces points se nichent plusieurs intersectionnalités : le mépris de la jeunesse, très fort en France, que les filles vivent de façon différente des garçons – pas le même mépris, disons ; le mépris de tous ceux et toutes celles qui travaillent avec et pour cette jeunesse ; et le mépris général de celles et ceux qui sont sur le terrain versus celles et ceux qui tirent les ficelles du pouvoir, des richesses et des médias).

A contrario, des statistiques sur l’ensemble de la production en littérature jeunesse ne voudraient rien dire ou pourraient être mal exploités. Aussi faut-il absolument se méfier de cette tentation du chiffre, en littérature, qui pourrait mener vers des raccourcis trop faciles, or on sait ô combien l’époque en est à la simplification et aux conclusions trop hâtives. Etant donné la variété des champs à explorer pour lutter contre les stéréotypes en littérature jeunesse, étant donné que cette lutte doit être l’affaire de tous et toutes, éditeurs, éditrices, auteurs, autrices certes mais aussi enseignant·e·s, bibliothécaires, libraires, journalistes, spécialistes, organisateurs·rices de salons du livre, membres de jurys littéraires, je suis certaine qu’on peut aisément éviter de passer par des chiffres insensés uniquement destinés à créer un électrochoc. Si  ces chiffres sortent et si électrochoc il y a, puisse-t-il servir autant la lutte contre les stéréotypes que la littérature, c’est mon voeu le plus cher. Et c’est la note la plus optimiste avec laquelle je peux clore cet article…

 

* Typologie des ouvrages publiés sous l’étiquette « Littérature Jeunesse »

On peut distinguer 3 cas : 

1) l’oeuvre d’un·e auteur·rice indépendant·e, née d’une idée personnelle. Forcément cela peut donner de tout : de bons ou de mauvais livres, de vraies oeuvres profondes ou des flops complets. De la bonne, ou de la mauvaise littérature. C’est ça, la liberté ! 

2) L’ouvrage a été écrit par des salarié·e·s d’une maison d’édition, alors qualifié·e·s d’auteur·rice·s. Dans ce cas, c’est souvent hyper formaté dans le but de plaire au plus grand nombre. C’est un produit plus que de la littérature, et c’est dans cette catégorie qu’on trouve le plus d’ouvrages stéréotypés.

3) Les commandes faites à un·e auteur·rice indépendant·e.

Trois sous cas :

a) Les commandes indigentes à tout point de vue. Je prends pour exemple une proposition que m’a faite un jour une maison d’édition : écrire une série de livres à partir d’une bible très précise, et très formatée, très stéréotypée – c’était en plus payé une misère. Difficile de faire une oeuvre personnelle, avec un tel postulat. Mais un·e auteur·rice très doué·e peut réussir à utiliser ou contourner la contrainte de façon géniale et faire une belle oeuvre, s’il ou elle parvient à prendre le temps pour cela, avec trois sous en poche… (message personnel : refusons tous et toutes ce type de propositions !)

b) Les licences. Une bible et un univers précis à respecter. On peut sans doute aussi en tirer quelque chose de personnel, à la condition d’avoir beaucoup de talent… 

c) Les commandes pour « coller » à une collection, avec contrainte amusante ou enthousiasmante ou inspirante (« la contrainte libère » disait Pérec). Généralement dans ces cas-là la liberté est plus grande qu’il n’y paraît, et cela peut  produire d’excellentes oeuvres personnelles.

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cette indigne profondeur

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Il y a ce vieux blog que tu tenais avant, uniquement rempli de photographies et de textes comme des rêves. Des impressions comme des encrages, des frises et des collages, tes lectures et éblouissements. Il te rappelle ce temps où tu te tenais loin des luttes. Tu étais toute entière effacée derrière le flux des sentiments, autant dire que c’était la période où tu existais le plus. Prendre position ou défendre une idée t’était étranger car tu n’avais ni position ni idée arrêtée. Tu étais.

Tu écrivais pour presque rien. Tu publiais (très peu) pour le plaisir. Tu vivais au fil des ondes. Tu « gagnais ta vie », comme on dit, avec un métier qui n’était même pas « un métier à côté », c’était ton métier, entièrement. L’écriture était ailleurs, et tu la voulais ailleurs, et loin de toute considération financière. Tu n’étais pas non plus féministe car cela ne voulait rien dire pour toi. Tu étais, voilà tout, et ce « tout » voulait aussi dire « rien ».

Tu te nourrissais, point. Comme tu t’es nourrie depuis que tu as, pour la première fois, écrit dans un journal intime, ou écrit ta première histoire. Tu avais 10 ou 11 ans, cet âge où tout est nourriture. Où tout n’est qu’existence. Où les mots écrits ne sont jamais bavardage.

(Sergio Larrain)

Tu as souvent la nostalgie de cette longue et heureuse période d’avant les luttes.

Les luttes t’indiffèrent parce que tu détestes toujours autant avoir raison. On ne t’a jamais appris à avoir raison. Tu as toujours envie que ce soit l’autre qui ait raison, pour qu’il soit heureux d’avoir raison. Tu as appris à faire plaisir. Lorsque par malheur tu as raison de façon insolente et indiscutable, après une brève lumière tu ressens toujours une grande tristesse. Une sotte culpabilité qui te fait te sentir lâche. Cela t’éloigne de toute légèreté et de tout humour dans la conversation. Les pirouettes, de toute façon, ne profitent toujours qu’à ceux qui sont en position de force. Ton grand frère en était friand quand il te faisait enrager jusqu’à la grosse dispute, cela faisait soudain rire ta mère qui n’était plus prête à punir ou gronder, cela la désarmait, elle était conquise par lui, et toi tu restais avec ta rage en-dedans qui paraissait bien ridicule et bien laide. Tu aurais aimé disparaître mais encore davantage avoir disparu, pour que la dispute n’ait jamais eu lieu (tu n’en veux pas à ton frère, peut-être aurais-tu fait pareil à sa place). Parfois, tu as recours à la pirouette, toi aussi, lorsque tu te sens à ton tour en position de force, et plus tu avances, plus ça arrive. C’est effrayant. Cela fonctionne admirablement. Tu sais alors ô combien tu as humilié ou blessé ou ne serait-ce qu’un peu égratigné. De nouveau la tristesse, la culpabilité. Le désir d’avoir disparu.

Tu ne souhaites pas dominer. Lorsque cela t’arrive et que tu t’en aperçois, une vague de nausée te submerge.

C’est parce que tu as toujours pressenti que la Vérité n’existait pas.

Mais tu as eu le malheur de garder les yeux ouverts. Ces mêmes yeux que tu as toujours gardés grands ouverts sur la nature et les petits bonheurs, sur les rencontres et les évènements, mais aussi sur les injustices et les oppressions, ainsi que sur les trêves au bonheur précieux…  Tu ne pouvais pas fermer ces yeux lorsque peu à peu t’est apparu le mécanisme qui fabriquait ces injustices et ces oppressions, et qui ne réservaient les trêves toujours qu’aux mêmes. Tu ne pouvais pas fermer les yeux lorsque tu as compris que cela n’avait jamais rien eu d’une fatalité. Tu ne pouvais pas fermer les yeux lorsque tu as compris que c’était parce que les gens comme toi se taisaient que d’autres en profitaient. Et que d’autres que toi en souffraient. Alors, tu t’es fait violence. Tu as parlé. Tu as discuté. Tu as exprimé ta vision des choses. Tu es entré dans le jeu du « bavardage ». Tu as essayé de dévoiler ces choses que bien trop souvent seuls les dominés ou les écrivains et écrivaines peuvent voir. Avec la nausée. Sans plaisir. Avec la terreur des polémiques. Avec la seule joie de faire peut-être un peu bouger les choses, un peu les améliorer, un peu ouvrir d’autres yeux. Avec la conscience aigue de ce que cela peut avoir de présomptueux.

 

Tu es désormais féministe et cela t’attriste et te fait mal. Tu défends les droits de ta profession – car désormais tu as l’orgueil de faire profession d’écrire – et cela t’épuise et t’éloigne du plus vital. Tu élèves la voix quand tu connais bien un sujet, ou quand tu le connais moins mais que cela touche de façon éhontée les plus faibles.

(Izis)

Parce que la dignité, bordel.

Pourtant, c’est violent. Ta nature est ailleurs, loin des luttes. Les mots au fond de toi en souffrent. Ils veulent, avec urgence, servir à autre chose. Ils se révoltent à leur tour et réclament leur part d’indigne profondeur…

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