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Vous regardez écrire

cette indigne profondeur

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Il y a ce vieux blog que tu tenais avant, uniquement rempli de photographies et de textes comme des rêves. Des impressions comme des encrages, des frises et des collages, tes lectures et éblouissements. Il te rappelle ce temps où tu te tenais loin des luttes. Tu étais toute entière effacée derrière le flux des sentiments, autant dire que c’était la période où tu existais le plus. Prendre position ou défendre une idée t’était étranger car tu n’avais ni position ni idée arrêtée. Tu étais.

Tu écrivais pour presque rien. Tu publiais (très peu) pour le plaisir. Tu vivais au fil des ondes. Tu « gagnais ta vie », comme on dit, avec un métier qui n’était même pas « un métier à côté », c’était ton métier, entièrement. L’écriture était ailleurs, et tu la voulais ailleurs, et loin de toute considération financière. Tu n’étais pas non plus féministe car cela ne voulait rien dire pour toi. Tu étais, voilà tout, et ce « tout » voulait aussi dire « rien ».

Tu te nourrissais, point. Comme tu t’es nourrie depuis que tu as, pour la première fois, écrit dans un journal intime, ou écrit ta première histoire. Tu avais 10 ou 11 ans, cet âge où tout est nourriture. Où tout n’est qu’existence. Où les mots écrits ne sont jamais bavardage.

(Sergio Larrain)

Tu as souvent la nostalgie de cette longue et heureuse période d’avant les luttes.

Les luttes t’indiffèrent parce que tu détestes toujours autant avoir raison. On ne t’a jamais appris à avoir raison. Tu as toujours envie que ce soit l’autre qui ait raison, pour qu’il soit heureux d’avoir raison. Tu as appris à faire plaisir. Lorsque par malheur tu as raison de façon insolente et indiscutable, après une brève lumière tu ressens toujours une grande tristesse. Une sotte culpabilité qui te fait te sentir lâche. Cela t’éloigne de toute légèreté et de tout humour dans la conversation. Les pirouettes, de toute façon, ne profitent toujours qu’à ceux qui sont en position de force. Ton grand frère en était friand quand il te faisait enrager jusqu’à la grosse dispute, cela faisait soudain rire ta mère qui n’était plus prête à punir ou gronder, cela la désarmait, elle était conquise par lui, et toi tu restais avec ta rage en-dedans qui paraissait bien ridicule et bien laide. Tu aurais aimé disparaître mais encore davantage avoir disparu, pour que la dispute n’ait jamais eu lieu (tu n’en veux pas à ton frère, peut-être aurais-tu fait pareil à sa place). Parfois, tu as recours à la pirouette, toi aussi, lorsque tu te sens à ton tour en position de force, et plus tu avances, plus ça arrive. C’est effrayant. Cela fonctionne admirablement. Tu sais alors ô combien tu as humilié ou blessé ou ne serait-ce qu’un peu égratigné. De nouveau la tristesse, la culpabilité. Le désir d’avoir disparu.

Tu ne souhaites pas dominer. Lorsque cela t’arrive et que tu t’en aperçois, une vague de nausée te submerge.

C’est parce que tu as toujours pressenti que la Vérité n’existait pas.

Mais tu as eu le malheur de garder les yeux ouverts. Ces mêmes yeux que tu as toujours gardés grands ouverts sur la nature et les petits bonheurs, sur les rencontres et les évènements, mais aussi sur les injustices et les oppressions, ainsi que sur les trêves au bonheur précieux…  Tu ne pouvais pas fermer ces yeux lorsque peu à peu t’est apparu le mécanisme qui fabriquait ces injustices et ces oppressions, et qui ne réservaient les trêves toujours qu’aux mêmes. Tu ne pouvais pas fermer les yeux lorsque tu as compris que cela n’avait jamais rien eu d’une fatalité. Tu ne pouvais pas fermer les yeux lorsque tu as compris que c’était parce que les gens comme toi se taisaient que d’autres en profitaient. Et que d’autres que toi en souffraient. Alors, tu t’es fait violence. Tu as parlé. Tu as discuté. Tu as exprimé ta vision des choses. Tu es entré dans le jeu du « bavardage ». Tu as essayé de dévoiler ces choses que bien trop souvent seuls les dominés ou les écrivains et écrivaines peuvent voir. Avec la nausée. Sans plaisir. Avec la terreur des polémiques. Avec la seule joie de faire peut-être un peu bouger les choses, un peu les améliorer, un peu ouvrir d’autres yeux. Avec la conscience aigue de ce que cela peut avoir de présomptueux.

 

Tu es désormais féministe et cela t’attriste et te fait mal. Tu défends les droits de ta profession – car désormais tu as l’orgueil de faire profession d’écrire – et cela t’épuise et t’éloigne du plus vital. Tu élèves la voix quand tu connais bien un sujet, ou quand tu le connais moins mais que cela touche de façon éhontée les plus faibles.

(Izis)

Parce que la dignité, bordel.

Pourtant, c’est violent. Ta nature est ailleurs, loin des luttes. Les mots au fond de toi en souffrent. Ils veulent, avec urgence, servir à autre chose. Ils se révoltent à leur tour et réclament leur part d’indigne profondeur…

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Tribune sur la situation sociale des auteurs et des autrices

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Tribune écrite à partir de mon expérience, de mes observations, de mes analyses sur plusieurs années, et à partir des inquiétudes nouvelles et à venir (merci à La Charte des auteurs jeunesse pour les informations notamment au sujet de la réforme sociale et fiscale)… à retrouver dans son intégralité sur Actualitté. En voici l’introduction :

« L’un des principaux acteurs de l’industrie du livre en situation d’extrême fragilité

Les auteurs et les autrices de textes et d’images assurent la vitalité de tout un secteur culturel, puisqu’ils·elles sont à la base de la chaîne du livre. Ils·elles représentent l’un des principaux acteurs de l’industrie du livre, au même titre que les maisons d’édition, les imprimeurs, les diffuseurs, les libraires, les bibliothèques… 

En produisant des ouvrages raisonnés et éclairés, chacun de ces acteurs, à son niveau, participe à un monde meilleur. Mais la situation sociale des auteurs et des autrices reste largement méconnue.

Je tiens à mieux faire connaître cette situation, principalement en littérature jeunesse parce que c’est le secteur que je connais, par solidarité parce que je le peux, parce que j’ai cette voix possible, puisque j’ai la chance de faire partie de cette mince frange d’auteurs et d’autrices qui gagne bien sa vie, pour le moment… Mais aussi par anticipation puisque des réformes à venir risquent de nous impacter tous et toutes durement… sauf si l’on élève la voix pour qu’au contraire un véritable statut pour les auteur·rice·s voie le jour à cette occasion.

C’est un long article, assez pédagogique, mais que je juge indispensable justement parce qu’il fait la somme de ce que nous vivons au quotidien et qui nous épuise bien souvent, et parce qu’il résume les inquiétudes à venir. Je serais reconnaissante à tous les acteurs du monde du livre qui travaillent avec nous – éditeurs, éditrices, libraires, enseignant·e·s, bibliothécaires, gestionnaires, diffuseurs… — de prendre connaissance des responsabilités de chacun et chacune, listées en deuxième partie de cet article, afin que la population des auteurs et des autrices garde vitalité et créativité… et tout le secteur culturel du livre à sa suite. »

La suite de cette tribune sur Actualitté où je liste les responsabilités de chacun de ces acteurs de l’industrie du livre… A lire pour comprendre tous les enjeux à défendre pour les auteurs et les autrices !

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« Une colère noire » + « Flora Banks »

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J’aime quand écrire me plonge dans des gouffres dont j’ai du mal à m’extirper ensuite (je suis en pleine remontée), et j’aime quand la lecture me plonge dans d’autres couloirs de ces gouffres, habités par d’autres esprits.

Cela peut arriver aussi bien avec des essais qu’avec des romans. Un bon essai peut m’emporter aussi bien qu’un roman, et ce fut le cas avec la magistrale Colère noire de Ta-Nehisi Coates.

«  Quand j’y repense, je me rends compte que je recevais le même message de partout. En ce temps-là parmi mes amis, il y avait beaucoup de gens en lien avec des mondes différents. « Fais de ta race une fierté », disaient les anciens. A l’époque, j’avais très bien compris que je ne faisais pas tant partie d’une « race » biologique que d’un ensemble de gens, et que ces gens n’étaient pas noirs à cause d’une couleur ou d’une caractéristique physique. Ils étaient liés parce que tous subissaient le fardeau du Rêve, ils étaient liés par toutes ces belles choses, une langue et des manières de parler, une nourriture et une musique, une littérature et une philosophie, une expression commune, en somme, qu’ils façonnaient comme des joyaux sous le poids du Rêve. »

Le Rêve, tel que défini par l’auteur est un peu le fil rouge de l’ouvrage, et ce qui m’a le plus frappée. Le Rêve américain certes mais aussi le Rêve blanc. Les humains dominants aiment tant rêver au détriment des dominés… Cet essai est magistral autant par son propos que par son style, l’écriture est belle, ciselée, métaphorique et précise aux bons moments. Il est à noter que la profonde humanité de l’auteur n’en oublie pas la moitié féminine, la prenant toujours en compte, avec l’honnêteté d’admettre qu’il ne peut se rendre tout à fait compte de ce que vivent les femmes noires. C’est exactement là qu’est le drame : l’impossibilité de l’être humain de se rendre compte de ce que vit précisément un autre être humain, surtout dans ses difficultés. Un essai tel que celui-ci permet de pallier à cette limite humaine. Il nous ouvre un monde de compréhension et d’empathie, avec une intelligence et une finesse hors du commun.

Puis j’ai lu enfin un roman jeunesse qui m’a scotchée (ça faisait longtemps, et j’en lis beaucoup comme vous savez). Il s’agit de Flora Banks, d’Emily Barr (merci à Casterman pour le cadeau !).

Pourtant, au début, je n’étais pas du tout acquise, à cause de la pauvreté du langage et du style, et le début très fleur bleue. Mais tous ces éléments, du langage assez enfantin à la fixette amoureuse, se justifient par la suite, et se démontent au fur et à mesure au fil de twists réjouissants et percutants. J’ai surtout été bluffée par la capacité de l’autrice de s’emparer de et de transformer avec brio une idée très casse-gueule, disons-le : le handicap de la narratrice consiste à n’avoir une mémoire immédiate que de 2 heures. Imaginez donc un roman où on est dans la tête d’une héroïne qui oublie systématiquement ce qu’elle vient de vous raconter trois pages avant ! Eh bien n’imaginez plus, lisez Flora Banks, et vous serez très étonné·e·s de constater à quel point ce n’est pas répétitif, et au contraire prenant et passionnant. Mention spéciale pour les lieux choisis, que je ne nomme pas pour ne pas divulgâcher l’histoire, mais personnellement je rêve encore de ces paysages… Comment l’autrice a-t-elle réussi, avec un style si simple, à m’emporter, me faire rêver, me faire réfléchir autant ? C’est tout le talent de ces auteurs·trices jeunesse, qui à la fois se penchent vers leurs lecteurs et lectrices, entrent là où ils sont (ce qui n’est pas possible en voulant écrire comme certains auteurs et autrices pour adultes), et leur saisit la main pour les emporter bien plus haut, bien plus loin, avec le seul support de la narration et de la structure de l’histoire. Ce roman si peu stylé, et pourtant si bien mené, au propos si profond, confirme mon intuition qu’on ne peut et qu’on ne doit pas juger un roman jeunesse avec les mêmes critères qu’un roman de littérature générale. En tout cas, pas toujours.

« A l’intérieur de ma tête, c’est le chaos. C’est un incendie. C’est une tempête de neige. C’est la jungle. C’est le désert arctique. C’est à la fois tout ce qui s’est produit et tout ce qui ne se produira jamais. Le temps est un élément aléatoire. C’est la chose qui nous fait vieillir. Les humains s’en servent pour organiser le monde. Ils ont inventé un système pour essayer de mettre en ordre le hasard. Tous les êtres humains, tous sauf moi, vivent leur vie découpée en heures, en minutes, en jours et en secondes, mais choses ne sont rien. L’univers rigolerait bien de nos tentatives pour l’organiser, si seulement il daignait s’y intéresser. Le temps est ce qui fait flétrit et pourrir nos corps. Voilà pourquoi ils ont peur de lui. Mais moi, ça ne m’atteint pas : je sais que je ne vieillirais jamais. »

Voilà c’était le 102e article de ce blog rapportant mes bonnes lectures ! Je retourne quant à moi au retravail fin du tome 3 de mon Grand Saut, dont j’appelle une fois de plus la poignée de lecteurs et lectrices qui a trouvé le tome 1 trop fleur bleue ou trop convenu (exactement comme le début de Flora Banks, tiens !), à lire le tome 2 pour se rendre compte à quel point ce début était voulu, correspondant à une réalité de cet âge, pour mieux la retourner ensuite. Dans le tome 3, certains personnages m’étonnent moi-même, c’est dire ! (Ah, sacré Paul… Vous verrez…)

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un chemin débute toujours quelque part

Une collection qui meurt, et voilà l’un de nos romans que l’on affectionne qui n’est plus diffusé. La fille qui dort (mon 6e roman publié) est paru il y a pile 10 ans, en 2007, aux éditions des 400 coups, dans la collection ConneXion, qui fut ensuite rachetée par les éditions Somme Toute, qui m’envoient un mail pour m’informer de la fin de la diffusion.

Il aura finalement eu une vie longue, non en librairie où l’on sait que le turn-over est drastique et cruel,  mais j’aurai continué à le vendre sur des salons du livre jusqu’ici, on continuait à pouvoir le trouver ou le commander, et j’aurai reçu maintes réactions émues de lecteurs et lectrices, jusqu’à maintenant, sans doute parce qu’il parle d’un sujet rare et peu traité (la narcolepsie).

Il y a une forme de regret avec ces textes de début de carrière, je sais qu’aujourd’hui il aurait été plus visible, j’aurais pu le publier dans une maison d’édition à la diffusion plus large, les libraires me connaissent mieux ainsi que les lecteurs et lectrices, il se serait ainsi mieux vendu, donc plus lu. Mais le regret est fugace, car c’est ainsi que l’on se construit en tant qu’écrivaine, et c’est ainsi que l’on se fait connaître peu à peu, et que l’on assoit sa réputation de plus en plus solidement (ici vous trouverez les réactions qu’il suscita alors). Une pierre + une pierre + une pierre… Je regarde ces romans des débuts avec tendresse, ils me rassurent et me réconfortent, car ils furent publiés quand je n’étais connue de personne dans la profession, et quand je ne savais même pas comment tout ça fonctionnait, ni même si je pouvais me dire écrivaine ni ce que cela impliquait. Ils me permettent d’avoir confiance en moi et de ne jamais avoir peur de ce qui pourrait m’arriver à l’avenir. Ce roman-ci cependant est le premier qui fut publié grâce à un tout petit réseau que je me constituai peu à peu au fil de mes tout premiers salons du livre, dès mon premier roman paru 4 ans auparavant : j’y rencontrai  Christine Féret-Fleury, autrice mais aussi directrice de collection, qui apporta mon texte aux éditions 400 coups (merci à elle ! Et merci à tous ces éditeurs, éditrices, directeurs, directrices de collection qui ont jalonné mon parcours en me donnant ma chance, en croyant à mes romans). En tout cas, ce chemin me permet de dire, lors de mes rencontres dans les classes : « vous voyez, c’est possible pour chacun de vous, sans exception ».

Et ça, ça fait du bien.

(La très belle couverture était signée d’une toute jeune illustratrice qui sortait à peine de l’école : Marion Arbona, qui elle aussi a fait du chemin, depuis.)

👼🏻👼🏻👼🏻

Voilà, c’était un petit article nostalgique, au diapason de cette année qui meurt, mais joyeux, car une année nouvelle qui s’annonce, c’est toujours plein de promesses et d’espoir. Et je regarde déjà au-delà, vers 2018 (2 parutions prévues, et plein de projets), tout en me réjouissant des fêtes de bout d’an qui s’annoncent !

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prix Vendredi ou prix Cosette ?

La création d’un prix national de littérature jeunesse, concernant les romans pour les plus de 13 ans, « pour une plus grande reconnaissance et une plus importante médiatisation de la littérature pour la jeunesse » et qui a pour objectif de « mettre en valeur la richesse et la créativité de la littérature pour la jeunesse française contemporaine », a tout pour me réjouir.

J’ai toujours appelé à une plus grande reconnaissance et une plus grande médiatisation de cette littérature. Je trouve l’idée excellente.

Le prix, créé par le SNE (Syndicat National des Editeurs) et la Fondation d’entreprise La Poste, s’appelle Vendredi en hommage à Michel Tournier.

Pourquoi ce choix, Vendredi ? Ce n’est pas expliqué dans les annonces du lancement du prix que j’ai trouvées sur le Net, mais on peut imaginer plusieurs possibilités :

  1. Vendredi ou la vie sauvage est l’adaptation pour la jeunesse par son auteur Michel Tournier du livre Vendredi ou les limbes du Pacifique, qui est lui-même une adaptation du Robinson Crusoe de Daniel Defoe. Ce n’en est pas du tout une oeuvre expurgée (heureusement). En réalité, c’est une toute autre oeuvre que Tournier a écrite pour la jeunesse, avec cette belle motivation : « Une œuvre ne peut aller à un jeune public que si elle est parfaite. Toute défaillance la ravale au niveau des seuls adultes. L’écrivain qui prend la plume en visant aussi haut obéit donc à une ambition sans mesure. » Cette haute idée du jeune public est belle et juste, de mon point de vue.
  2. Cela montre qu’un grand auteur reconnu peut (bien) écrire pour la jeunesse sans en avoir honte et même en en étant fier. Ça, c’est le côté face. Côté pile, ce roman a connu succès et retentissement parce qu’il a été écrit par un écrivain reconnu par ailleurs en littérature générale. Le prix Vendredi va contribuer à modifier cette perception du public en mettant en lumière et en valorisant des auteurs qui écrivent essentiellement pour la jeunesse. C’est vraiment bien.
  3. Vendredi représente le soit-disant sauvage, mal compris, exactement comme la littérature jeunesse. Bien vu.
  4. Vendredi, ça claque, beaucoup de gens connaissent la référence qui évoque d’emblée aventures, survie, liberté (même si personnellement, ado, j’ai détesté cette lecture que j’ai abandonnée avant la fin, ça ne me parlait aucunement et j’avais trouvé le ton morne et triste) ; et ç’aurait été amusant d’essayer de décerner ce prix réellement un vendredi.

Donc, Vendredi, pourquoi pas ? Puis la sélection tombe. Là aussi, mon premier mouvement a été d’être contente (j’ai tellement envie d’être contente, la plupart du temps), parce que des copines et copains y figuraient. Je n’ai pas lu les romans sélectionnés mais je me suis dit : « ah voilà, c’est vraiment une bonne chose que ces excellents auteurs soient reconnus et aient une chance d’avoir une visibilité semblable à un auteur de littérature générale ». Je suis restée contente plusieurs jours. Ravie, même. J’étais d’autant plus confiante que j’avais noté auparavant que le jury, composé de journalistes et de critiques littéraires, comptait 5 femmes et 2 hommes : ce choix dans la composition du jury augurait d’après moi d’excellentes intentions.

Quelques jours plus tard, sans aucun rapport, j’ai partagé une vidéo sur facebook qui révèle par l’expérience qu’une femme est moins prise au sérieux qu’un homme dans le milieu professionnel.

Ce partage a généré de nombreuses réactions intéressantes. On a fini par parler de notre cas personnel d’écrivains jeunesse et de comment les femmes y sont représentées, considérées, etc… J’ai expliqué dans les commentaires que d’après mon expérience, au niveau des prix jeunesse, les choses s’étaient largement améliorées en une dizaine d’années. Quand j’ai débuté, en effet, il n’était pas rare que dans les sélections pour des prix de romans jeunesse, les auteurs hommes soient majoritaires, malgré une grande féminisation du métier. Depuis, j’ai rencontré beaucoup de bibliothécaires, libraires, enseignants, qui avaient pris conscience de cette inégalité et qui y veillaient désormais scrupuleusement. J’ai noté une vraie amélioration, désormais ils sont à peu près tous égalitaires d’après ce que j’ai constaté, à part quelques hasards dans un sens ou dans l’autre, et cette égalité ne choque d’ailleurs personne, ce qui prouve bien que la prise de conscience puis le changement dans ses choix et sa communication change tout simplement le monde et sa perception.

Toute absorbée par mon contentement face à cette amélioration, je reçois soudain un message privé d’une amie écrivaine qui me dit : « mais tu as vu la sélection du prix Vendredi ? »

Le choc. Je n’avais tout simplement pas noté que sur les 10 auteurs sélectionnés, seulement 2 étaient des femmes

Retour sur Terre… Sur le net, on ne trouve pas de pourcentages concernant le nombre de femmes ou d’hommes auteurs en littérature jeunesse. C’est bien dommage que ce domaine ne soit pas plus étudié dans ce genre de détails. Je me réfère donc à un calcul empirique de ma collègue et amie Clémentine Beauvais fait en 2011 dans un article d’ailleurs fameux, qui laisse penser que deux tiers des auteurs jeunesse (écrivains et illustrateurs) sont des femmes. Evidemment, il faudrait obtenir un chiffre spécifique aux romanciers en littérature jeunesse. Bon, soyons magnanimes, faisons-le descendre à 50% de femmes. Si ce chiffre, suivant mes observations, est certainement plus élevé, il n’est certainement pas plus faible. Gardons cette estimation basse pour être sûre de ne pas se tromper.

Ainsi, avec une estimation basse de 50% de femmes romancières en littérature jeunesse, la sélection du prix vendredi n’en compte plus que 20%

Vendredi par Jean-Claude Götting

C’est moins bien que le prix Goncourt auquel il aimerait être comparé (Le prix Vendredi serait le Goncourt pour la jeunesse), et qui n’est pas franchement paritaire : en 2016, la première sélection de 16 titres comptait 5 femmes (31,25% de femmes), et sur la sélection finale de 8 en comptait 2 (25%) ; la première sélection de 2017 compte 5 femmes sur 15 auteurs (33,33%)… Le prix Vendredi pour la jeunesse : 20%.

Au moment où je réalise cela, tout bascule dans ma tête. Je me demande si l’expression « plus grande reconnaissance », dans l’inconscient de ceux qui ont créé le prix Vendredi, peut-être dans celui des éditeurs qui ont envoyé les un ou deux romans susceptibles d’après eux d’être sélectionnés, ne se comprend pas essentiellement au masculin. Peut-être que je fais fausse route, mais c’est une question que je me pose, et c’est cette question que je développe dans cet article… On pourrait me brandir l’argument : « oui mais c’est comme ça, il se trouve que les meilleurs romans étaient ceux-là, et ç’aurait été stupide de veiller à des quotas ». Cela peut être un hasard, bien entendu, juste cette année, mais 1. tous les autres prix jeunesse parviennent depuis des années à dénicher des pépites d’autrices et d’auteurs, en moyenne quasiment à égalité, 2. c’est un hasard très malheureux, surtout dans cette proportion, pour une première édition d’un prix destiné à représenter dans les médias la littérature jeunesse, où les autrices sont plus nombreuses que les auteurs. Cet argument peine à (me ?) convaincre, sans que je remette du tout en question la qualité de la sélection, bien évidemment excellente. Ce n’est pas du tout un procès en illégitimité, que je fais là.

Et pourquoi pas un « prix Fanchon » en hommage à La petite fadette de George Sand ?

Je serais curieuse de connaître les titres envoyés par les maisons d’édition. Sont-ce les éditeurs qui ont parié sur une majorité d’hommes, laissant peu de latitude aux sélectionneurs ? (Cela pourrait-il être le fait d’éditrices, même parmi celles qui sont manifestement féministes, capables de porter davantage leurs auteurs que leurs autrices, par simple reproduction inconsciente ?). Ou sont-ce les sélectionneurs qui ont été victimes de mécanismes inconscients ? Quelles que soient les causes, il y a forcément eu un problème de représentation quelque part.

(Ajout du 20 septembre : j’ai appris que la liste envoyée par les éditeurs était quasiment paritaire – 48% de femmes, 52 d’hommes – , ainsi que la sélection personnelle de chacun des jurés).

L’inconscient des unes ou des autres leur a peut-être dicté cela (c’est une hypothèse) : pour être mieux reconnue, mieux considérée, la littérature jeunesse aurait besoin de montrer que ce n’est plus seulement une histoire de bonnes femmes, comme au temps de la Comtesse de Ségur. Cet inconscient, tel un petit diable sur leur épaule, leur a peut-être soufflé (c’est encore une hypothèse) : « Si on montre que des hommes s’investissent dans l’écriture de romans pour la jeunesse, que des hommes passent leur temps si précieux à écrire pour des ados, ça voudra bien dire que c’est intéressant, bon sang de bois ! Ça va bien finir par rentrer, avec cet argument en béton ! »

 

Ou bien un « prix Cécile » en hommage à Bonjour Tristesse de Françoise Sagan ?

En effet, le problème de reconnaissance de la littérature jeunesse vient en grande partie du fait que ce milieu est très féminisé, or les métiers très féminisés ne sont jamais très reconnus, car le travail des femmes est encore fortement dévalorisé, en 2017 et dans notre pays. J’aurais aimé, je dois bien le dire, que la première édition d’un prix national destiné à valoriser la littérature jeunesse puisse lutter contre ce triste constat. Mais les personnes ayant fait la sélection et les maisons d’édition qui ont envoyé leurs livres, probablement pétries comme tout le monde d’idées fausses, ont-elles considéré sans y penser que, pour être plus estimée, il fallait que la littérature jeunesse soit représentée par une majorité d’hommes ? (Hypothèse !) C’est une question que je pose, sans pouvoir présumer des pensées et des mécanismes inconscients de ces personnes, bien évidemment, ni, je le répète, remettre en cause la qualité de la sélection (d’ailleurs chaque prix jeunesse a sa propre sélection, différente des autres, et il est bien difficile de décider si l’une est meilleure que l’autre, c’est même impossible, puisque la littérature jeunesse est riche et diverse). J’insiste sur cet aspect de la qualité, d’abord parce que je suis sûre de cette qualité, et pour que mon propos ne soit pas dénaturé et déplacé.

Un « prix Marguerite » en hommage à L’amant de Marguerite Duras ?

Mais si la réponse à cette question est positive, et si on se laisse aller à ce penchant, la littérature jeunesse risque de perdre son identité, de se trouver engloutie et inaudible, comme le sont les femmes qui choisissent de cacher qu’elles sont des femmes, pour être mieux entendues (George Sand a ainsi accédé à la célébrité mais c’était au XIXe siècle, et ce type de ruse au XXIe siècle me paraît pathétique). Car si la littérature jeunesse a atteint ce niveau de « richesse et de créativité » ainsi que ce succès dans les ventes, c’est grâce à toutes celles et tous ceux qui la font depuis des années et des années, c’est grâce à des hommes, bien sûr, mais aussi grâce à ce pourcentage majoritaire de femmes, autrices ou éditrices. Et si les autrices jeunesse commencent à être invisibilisées, ce sera bientôt le tour des éditrices… alors que notre richesse vient de notre mixité, de notre diversité et de notre ouverture. Ne laissons pas confisquer peu à peu ce succès aux femmes, alors qu’elles le partagent volontiers.

J’en reviens encore une fois, comme souvent dans mes articles qui évoquent le manque de reconnaissance de la littérature pour la jeunesse, à cette idée que derrière tout cela il y a peut-être, de façon tout à fait inconsciente, une forme d’inconsidération, ou de mauvaise considération du lectorat adolescent, d’ailleurs lui aussi en majorité féminin. (Hypothèse, encore !) A ce propos, à aucune étape, dans ce prix, les ados ne sont consultés, d’après ce que j’ai lu dans les communiqués de presse…

Un « prix Vinca » en hommage au Blé en herbe de Colette, qui m’a bouleversée quand je l’ai lu ado ?

On risque de me rétorquer que mettre en valeur davantage les auteurs hommes auraient l’effet bénéfique d’inciter les ados garçons à lire davantage. En retour je vous demanderais si oui on non on vit bien en 2017, et si on parle bien de littérature pour la jeunesse. Un tel argument serait un affront pour tous les auteurs, hommes ou femmes, pour tous les éditeurs, aussi, en littérature jeunesse, très conscients du problème de représentation des femmes dans le domaine culturel, si néfaste à la perception qu’acquiert de lui-même notre lectorat. La grande majorité d’entre nous, en littérature jeunesse, a l’habitude de veiller avec grande attention au respect de nos jeunes lecteurs. Nous avons envie de leur dire, toujours, qu’ils ont tous les mêmes chances, et qu’il ne faut pas baisser les bras. Nous avons envie de dire aux filles qu’elles peuvent intéresser tout le monde si elles sont héroïnes de romans ou autrices de ces romans ; aux garçons que leur univers est plus large qu’on ne veut leur faire croire, et qu’il comprend cette part féminine. Il faut se battre, lutter, ne pas se laisser piéger par l’orgueil et le désir d’une visibilité à tout prix, encore et encore.

J’en appelle à tous ceux qui traquent les stéréotypes sexistes dans nos livres : le voilà le monde dans lequel on vit, celui que reflète nos romans ; on ne peut pas, dans un cas si concret, quelles que soient les raisons qui ont mené à cette inégalité, et même si celles que j’avance sont fausses, fermer les yeux et ne pas au moins la faire remarquer. Quant à moi, par cet article, je souhaite clamer haut et fort que cette exception inattendue et je crois maladroite, au sein des prix en littérature jeunesse, ne doit pas se répandre, et ce, pour nos lecteurs, pour qu’ils et elles croient en eux-mêmes…

Pour y croire toutes et tous, prenons conscience pleinement de nos réflexes stéréotypés, et veillons à ne pas retourner 45 ans en arrière, à l’époque étriquée de la parution de Vendredi ou la vie sauvage, quand les histoires d’aventures et de survie faites pour et par des garçons étaient la seule littérature jeunesse digne d’estime. 

Je rêve que toutes les jeunes filles se sentent libres et fortes et confiantes a minima dans le monde qui les entoure, et qu’elles aient le regard décidé et le menton haut, et que les garçons les apprécient ainsi, et leur reconnaisse le droit d’exister ainsi, mais désormais, hélas, quand j’entends « prix Vendredi » je me sens moi-même soudain comme Cosette : bien misérable…

 

Ajout du 20 septembre : 

PETITE MISE AU POINT :

  1. Je pense que tout le monde l’a compris, car mon article est très clair à ce sujet mais je préfère le préciser de nouveau ici : je trouve la sélection du Prix Vendredi excellente, et très pertinente. Je n’ai pas pensé une seconde que les hommes qui y étaient présents étaient moins légitimes ou méritants que les femmes ! Ou que leur mérite était moindre ! Je n’ai jamais pensé une seule seconde que les 8 auteurs sélectionnés l’ont été uniquement parce qu’ils sont des hommes. Le penser, ce serait croire que la littérature jeunesse est trop pauvre en qualité pour y trouver 8 romans excellents écrits par des hommes. Et ce serait bien mal comprendre mon article, et en renverser totalement la problématique. Ce prix est une vraie bonne idée qui je l’espère va donner une belle visibilité à ces auteurs, et donc à la littérature jeunesse qu’ils représentent, avec toutes les belles valeurs qui l’accompagnent. Donc BRAVO à tous les sélectionnés, ils le méritent pleinement, et je serai heureuse pour le lauréat, quel que soit son genre, évidemment !
  2. J’aimerais aussi ne pas être rendue responsable de tous les commentaires et partages sauvages faits de mon article. La situation en jeunesse n’a rien à voir avec la situation en BD, en cinéma ou en politique. Nous évoluons dans un environnement antisexiste où cette exception m’a sauté aux yeux, surtout à cause de l’importance de ce prix destiné à refléter la diversité et la richesse de la littérature jeunesse. J’interroge cette exception car je crois qu’elle est interrogeable, en n’accusant personne en particulier, et surtout pas les membres féministes du jury, qu’on ne peut soupçonner de sexisme, ni les autres, dont je ne peux pas présumer des pensées individuelles. Le processus de sélection ayant, je le crois, été fait avec intégrité et professionnalisme, l’inégalité finale subsiste et continue de m’interroger. Je persiste à croire qu’on est tous, et moi aussi, victimes de représentations et de mécanismes inconscients, au-delà de toute conscience féministe. Mais si cette sélection représente réellement les romans les plus méritants parmi une majorité de romans écrits par des femmes, quelles pourraient être les raisons de cette inégalité ? La question me paraît légitime et importante. J’ai proposé ici une hypothèse, sans savoir à quel niveau elle se jouait, mais je ne détiens pas la Vérité, ni de réponse. Je participe à la discussion mais suis loin de valider tout ce qui se dit.
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